Dans le fond, Philippe Val est un idéaliste. Il vit dans un monde où le dirlo du Nouvel Obs est une grande conscience de gauche, où le directeur d’antenne de France Inter est un rempart à la barbarie, où avoir son anneau de serviette à la Brasserie Lipp est un raffinement digne des Lumières. Dans le monde enchanté de Philippe Val, il n’y a pas de rapports de forces, d’espaces de liberté chèrement acquis, de dominants et de dominés. Il n’y a que des protectorats et des faits du prince. Aussi, lorsqu’on s’avise de démonter le formatage médiatique, le sang du rédacteur en chef de Charlie Hebdo se met-il à bouillir instantanément. Quitte à se cramer lui-même.
Jusqu’à présent, ses ébullitions nerveuses se manifestaient par des attaques répétitives et indistinctes contre les « gauchistes », assimilés en vrac à l’antisémitisme, au rejet de la démocratie et au fascisme rouge. C’était consternant, ou tristement risible, mais néanmoins inoffensif : Val prenant garde à ne citer aucun nom, ses coups de chaud se diluaient dans le vent à l’instant même où ils débordaient de la casserole. Mais à force de vaporiser le néant, il a fini par comprendre qu’il devait affiner, si l’on ose dire, le tir. D’où l’extravagant édito publié dans le Charlie du 24 décembre dernier. Oubliant pour une fois d’invoquer Spinoza, il y mène une charge hargneuse et criarde contre Serge Halimi, journaliste au Monde diplomatique, accusé entre autres de « se vautrer dans la dénonciation » et de prendre pour modèles les « feuilles d’extrême droite des années trente ». Il faut dire que Halimi a commis un péché abominable : il participe à un journal de critique des médias, PLPL (www.plpl.org), qui a l’insigne muflerie d’appeler Laurent Joffrin par son vrai nom, Laurent Mouchard (consigné dans le Who’s Who, ouvrage à coup sûr crypto-nazi, lui aussi). Ce manque de respect est une « dégueulasserie », s’étrangle Val, prêt à tout pour être réinvité à dîner par le dirlo du Nouvel Obs : « j’ai de l’estime pour l’homme et pour son talent de journaliste », argue-t-il. Et comment ne pas partager cette estime ? Joffrin-Mouchard, ce visionnaire du socialisme en stock-options (« On a été les instruments de la victoire du capitalisme dans la gauche », se réjouissait-il en juin 1993), fait assurément partie, comme dit Val, de « ceux qui se font la plus haute idée de leur métier ». Tout le contraire de Halimi, ce « dégueulasse »…
La place et le courage nous manquent d’énumérer ici la ribambelle de flagorneries et de gags involontaires accumulés par Val, dont la soif de reconnaissance (ah, tenir table égale avec les « grands » éditorialistes !…) trouvera bien un jour de quoi s’étancher : lorsqu’il aura fini de carboniser Charlie, il pourra toujours, lui, se recycler au Nouvel Obs ou à France Inter. Pour ceux que ça intéresse, le site de l’Acrimed (http://acrimed.samizdat.net) apporte de bonnes pièces au dossier. Juste une remarque, tout de même : dans son édito, Val appelle Halimi à démissionner du Diplo, ce qui revient - et ça, ce n’est pas du tout « dégueulasse » - à exhorter le Diplo à virer Halimi. Motif ? Halimi critique Le Monde, or Le Monde est actionnaire du Diplo, donc Halimi critique son employeur. Et ça, pour Val, c’est impardonnable. A Charlie, ils sont quelques-uns à en savoir quelque chose.
Olivier Cyran
Publié dans CQFD n°8, janvier 2004.