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CQFD N°033


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

COUPS DE POTS

Mis à jour le :15 avril 2006. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


LES ACCIDENTS DU TRAVAIL font partie de la vie de tous les salariés, que ce soit dans l’industrie, les services, le bâtiment, j’en passe et des meilleures. Les derniers chiffres disponibles font état de 721 227 accidents du travail avec arrêt et 661 décès pour l’année 2003, ce qui n’est pas rien. En fait, il ne s’agit que des accidents déclarés, car il est impossible de compter tous les postes « aménagés », tous les « tu restes chez toi deux trois jours payés, le temps de cicatriser  », que les patrons savent inventer pour cacher des accidents et ne pas payer les taxes afférentes. Ce qui veut dire que le nombre d’accidents du travail est largement sous-estimé. L’accident du travail fait donc partie du quotidien au travail, on ne le subit pas toujours, on en est seulement témoin parfois, mais en fin de carrière, si on y a échappé, on se demande si c’est pas à l’intérieur qu’on est accidenté. Parce qu’on en a trop vu. C’est aussi sans compter tous les coups de pot, toutes les fois où on a eu la veine de passer à côté de l’accident ou de la catastrophe. Parce que c’est heureusement ce qui se produit le plus souvent. Mais on se demande… Quelques petits exemples récents dans l’usine. Djibril devait réparer une vanne posée sur une tuyauterie d’acide qui fuyait grave. La tuyauterie avait été vidée, les paperasses engageant toutes les mesures de sécurité avaient été dûment remplies. Djibril pouvait intervenir sans danger. Sauf que l’atelier était en phase de démarrage. Lorsqu’il s’est attaqué à la vanne, celle-ci a littéralement explosé. Le jet d’acide est passé à dix centimètres de son visage. La pression était si forte qu’il n’y a même pas eu une goutte perdue pour le brûler. Il a eu le souffle coupé par la peur, c’est tout. Djibril a vite quitté l’endroit. C’était fini pour lui, du moins pour la journée. L’acide sulfurique, en général, ça ne pardonne pas. Coup de pot.

Il y a eu cette cuve, aussi, remplie d’un liquide neutralisant. Ce que personne ne savait, c’est qu’une micro fuite d’hydrogène s’y déversait lentement depuis des années, difficilement décelable. Un jour, peut-être à cause de la chaleur, peut-être à cause de la proportion de gaz, va savoir, cette cuve a explosé. Elle s’est élevée à une vingtaine de mètres comme une fusée. Puis elle a courbé sa trajectoire et est retombée dans un fracas terrible. La cuve aurait pu tomber sur la salle de contrôle et blesser ou tuer. Mais non, ce jour-là elle a seulement réduit en morceaux un vieux hangar en taule. Coup de pot. Il y a cet autre endroit, dans un hangar où on stocke de l’engrais : le magasin B. Les manutentionnaires ont l’habitude de s’y retrouver pour faire une pause, discuter, fumer une clope. Voilà qu’un matin, à la prise de poste, ils constatent abasourdis qu’une plaque de béton armé de plusieurs tonnes vient de s’écraser sur le magasin B. Ça s’est passé la nuit, quand il n’y avait personne. Coup de pot.

Il y a cet ancien atelier qui est en cours de démolition. Il ne reste plus grand chose : tout le béton, toutes les tuyauteries, toute la pomperie, les bidons, les turbines… tout a été découpé, détruit et enlevé. Il ne reste plus que cette gigantesque bombonne de 400 tonnes à faire tomber. Jean-Luc, armé d’un tractopelle et d’une gigantesque cisaille, est en train de s’attaquer à la ferraille… Quand, soudain, celle-ci s’écroule. C’était pas calculé comme ça. La bombonne tombe sur l’engin et sur Jean-Luc. Ça fait un boucan terrible. Le tractopelle est écrasé sous le poids. Les témoins appellent les pompiers de l’usine. Pas facile d’intervenir : les pompiers ne savent pas par quel bout s’y prendre pour dégager ce qui ne peut être qu’un cadavre. L’un d’eux, pourtant, se faufile dans les gravats. Il voit une main qui dépasse. Sûr que Jean-Luc est mort, il n’ose pas trop y toucher, pourtant, il le fait. Il tâte le pouls. Il vit. Vite, les pompiers s’activent. Une autre machine est sur place pour soulever la ferraille. L’opération dure plus de deux heures. En fin de compte, Jean-Luc est dégagé. Même pas blessé, juste quelques hématomes. Il rouspète en sortant, car il croyait y passer. En fait, il s’est retrouvé protégé dans une sorte de poche métallique. Coup de pot. Enfin, dernier en date, dans mon atelier : une énorme cuve de 1 500 m3 d’eau, qui trône en plein milieu de l’atelier, « pour la sécurité », en cas de manque d’eau inopiné. Il y a sept ans déjà, le service chargé d’inspecter le matériel avait décelé une forte corrosion : la ferraille ne faisait plus que deux millimètres au lieu de six. Mais comme ce n’était pas un réservoir prioritaire, quelques petites rustines seulement avaient été placées ça et là. Or voilà que, ce matin-là, la cuve se fend littéralement en deux et que la flotte se répand dans l’atelier comme un mini-tsunami, emportant tout sur son passage, pompes et tuyauterie. Heureusement, ça s’est passé à 7 heures 15, un quart d’heure avant que les ouvriers d’entretien et de maintenance n’arrivent sur les lieux. Coup de pot, encore…

Article publié dans CQFD n° 33, avril 2006.






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