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CQFD N°033


LA DYNAMITE À L’ASSAUT DES QUARTIERS

LES DÉMOLLISSEURS DE BÉTON

Mis à jour le :15 avril 2006. Auteur : Fred Morisse.

« Au-delà de six étages, le taux de criminalité enregistre une nette progression », affirmait un rapport en 1977. Vingt ans plus tard, cette plaisanterie connaît enfin sa juste consécration politique : le « plan de rénovation urbaine » de Borloo. Au lieu de combattre la misère, on rase les tours où elle se niche. Mais qu’il soit horizontal ou vertical, le béton garde la tête dure.

JE NE SAIS PLUS par quel hasard ce magazine m’est tombé entre les mains. En couverture, un photo-montage d’immeubles qui s’écroulent au milieu d’un énorme nuage de fumée. En titre : « Ces tabous qu’on abat. » Habitants des tabous, bonjour ! Mais à la lecture de l’article, j’ai compris que ces tabous c’était nous, les pauvres, chômeurs, immigrés, Rmistes, barbus en djellaba, jeunes à capuches, nous les gueux en nos cités effrayantes. Pour promouvoir la destruction de quartiers HLM, cet hebdo se réfère au vieux « rapport du comité d’étude sur la violence », présidé par Alain Peyrefitte… en 1977 ! Il en extrait quelques passages qui ont trait à l’urbanisme : « Au-delà de six étages, le taux de criminalité enregistre une nette progression… L’entassement multiplie le sentiment d’insécurité… Les citadins des nouveaux quartiers perdent leur identité… » Vingt ans après, ce diagnostic « visionnaire » serait toujours en phase avec l’époque. Alors ils détruisent. Et cette propension à la destruction tous azimuts s’est encore accentuée quand les feux de la détresse sociale se sont allumés un peu partout en novembre. C’est à qui pulvérisera le plus de blocs, de barres, de tours.

Après les ZUP, ZAC, ZFU et autres ZEP, voici donc le PRU : Plan de Rénovation Urbaine. Par son aspect sécuritaire sous-jacent, cette panacée borlooesque me fait penser aux énormes travaux du baron Haussmann. Le Paris du XIXe siècle était sale et tortueux, construit dans le désordre de l’appétit des promoteurs. Ses rues étroites et mal aérées étant propices aux révoltes, Haussmann recouvrit de bitume le canal Saint-Martin, entre les faubourgs du Temple et Saint-Antoine, pour que les insurrections ouvrières qui se réfugiaient par-delà le canal puissent être plus facilement matées. Les quartiers touristiques que sont devenus l’Île de la Cité, Saint-Merri ou l’avenue de l’Opéra étaient « mal famés » en ce temps-là et effrayaient les bonnes gens des beaux quartiers. Haussmann est passé par-ci, a percé par-là. Les pauvres sont partis. Je me permets ce parallèle parce que dans la ville où j’ai longtemps habité, Meaux, ce sont aussi les quartiers les plus « chauds » et les plus pauvres qui ont été abattus les premiers. Le pouvoir redoute toujours les classes dangereuses. Si les faubourgs d’autrefois étaient habités par des ouvriers à la conscience éclairée, toujours prêts au combat pour la justice sociale, les cités de nos jours le sont par des chômeurs, des Rmistes, des employés précaires de Disney ou de McDo qui, sous la pression quotidienne, l’absence de perspective, luttent chacun dans leur coin pour survivre. L’individualisme de la misère a remplacé la solidarité ouvrière d’antan. Dans la crainte d’une unité retrouvée, on prévient, on dispatche, on rase des quartiers entiers, au prétexte de reconstructions plus « humaines ». On peut alors pratiquer la fameuse mixité sociale : les pauvres renvoyés plus loin, une population plus aisée prend leur place en des appartements neufs dont les loyers découragent les plus démunis.

Pour appliquer ce programme, on invoque une délinquance dont le taux grimperait en fonction de la hauteur des buildings. On n’hésite pas à parler d’urbanisme criminogène. « Au-delà de six étages, le taux de criminalité enregistre une nette progression  », qu’ils disent. Moi qui n’ai jamais habité plus haut que le 4e étage, j’avais peu de chance de mal tourner. Mais alors mes potes du 10e ! De vrais serial-killers ! Des parrains de l’économie souterraine ! Urbanisme criminogène… Et le journalisme hallucinogène ? Aujourd’hui la violence est plus facilement identifiable, car vous lui avez donné une forme, un visage tout en béton. Elle n’est que le reflet de son époque, l’excroissance d’un monde brutal et d’une économie prédatrice. Je connais des quartiers HLM qui sont des havres de tranquillité, seulement le taux de chômage n’y atteint pas 40 % comme ailleurs. Extrapolons : Monaco, tout en buildings, devrait être un repère de malfrats brûleurs de voitures. A contrario, les ghettos de Los Angeles, les favelas de Rio, les townships de Johannesburg, dont aucune habitation ne dépasse six étages, devraient offrir des conditions de vie paradisiaques. Allez leur dire ! Qu’ils se réjouissent !

Focaliser les causes des problèmes sur des horreurs urbanistiques - par ailleurs bien réelles - est un grossier tour de passe-passe visant à occulter les raisons profondes d’une paupérisation galopante. Détruisez nos blocs de laideur ! En quoi cela améliorera-t-il la vie de ses habitants ? On n’éradique pas la misère en rasant des quartiers : on la dissout pour qu’elle soit moins visible, moins éruptive. Le PRU est en marche. Donnons-nous rendez-vous dans dix ans, quand les pauvres des anciens grands ensembles crieront qu’ils ne sont pas plus heureux dans leurs pavillons bon marché, leurs immeubles raccourcis. Vous n’aurez que réorienté la misère. Les ghettos ne seront plus verticaux, ils brûleront à l’horizontale. Ah, salauds de pauvres ! Qu’ils tutoient le ciel au 24e étage ou qu’ils respirent de près la bonne terre de France, ils ne sont jamais contents ! Où et comment donc faudra-t-il les parquer pour qu’on ne les entende plus ?

Article publié dans CQFD n° 33, avril 2006.






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