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CQFD N°033


IL N’Y A QUE ÇA DE VRAI

BLOQUONS L’ÉCONOMIE

Mis à jour le :15 avril 2006. Auteur : Nicolas Arraitz.

À deux pas du manège de chevaux de bois, une fanfare tzigane joue un air triste avec une pêche d’enfer. Quelle meilleure musique pour un enterrement de première classe ? Et un « temps fort » des confédérations syndicales, c’est quoi d’autre qu’un enterrement de première classe ? Peut-être un point de départ pour inventer autre chose. « Puisqu’il n’y a que l’économie qui compte pour eux, on va la leur bloquer  », s’exalte un collégien énervé.

MARSEILLE, MARDI 4 AVRIL. Du haut du pont sur le cours Lieutaud, on a pendu un calicot : « Nous ne laisserons pas les minots tout seuls ». Juste à côté, des instits ont accroché un drap : « AG interpro à 16h à la fac Saint- Charles  ». Le cortège arrive, il est encore plus imposant que le 28 mars. Une bonne moitié des manifestants est très jeune : collégiens, lycéens ou étudiants, avec des déscolarisés et des précaires mêlés à eux. La banderole de soutien aux minots est acclamée avec jubilation. Les vendeurs à la criée du Chien rouge n’en sont que plus fiers. Sous le pont, une bande d’énergumènes affublés de perruques multicolores agrémente le passage du flot humain avec des commentaires incisifs. Et l’apparition des contingents syndicaux les met en verve. « On ne lâche rien ! Ou presque rien ! Avec la CGT, on se fait entuber ! », balancent-ils dans le mégaphone. Les encartés font la gueule. Et au passage des dockers : « Aux armes ! Aux armes ! Avec la CGT, on va se faire baiser ! » Bizarrement, les gars du port, après avoir repris la première partie du slogan, ne s’offusquent pas trop du foutage de tronche. Signe des temps… Autrefois, les gros bras du SO auraient coursé les trublions sans ménagement. La CFDT a droit à « Des stylos pour la CFDT ! Elle a un accord à signer ! » Et pour tous, une spécial-dédicace ironique « Les syndicats sont nos amis, jamais ils ne nous ont trahis ! »

Le défilé est moins plan-plan que la semaine dernière, les pancartes et les slogans plus inventifs, les thèmes plus variés, les sonos moins omniprésentes (on se souviendra longtemps du pathétique play-back de FO sur l’Internationale…) De fait, une promenade sauvage va se détacher du cortège à la fin du parcours. Certains vont aller bloquer la sortie d’autoroute à la Porte d’Aix, puis tenter une incursion dans le centre commercial du Centre- Bourse, dont les grilles seront baissées en catastrophe. Une autre équipe vadrouille sans but jusqu’au moment de l’AG interpro, avec une troupe d’une vingtaine de BAC aux fesses. Le tonfa à la main et la hargne en sautoir, ces derniers doivent rebrousser chemin à la porte du campus. Les maraudeurs anti-CPE les narguent avec un « ce n’est qu’un au revoir ». Un flic dépité crache à un jeune : « Nous non plus,o n n’est pas fatigués ! Ce que vous faites, ça sert à rien ! » Avant de se mettre à l’abri dans la fac, le lycéen réplique : « Si, à se faire plaisir ! » Le grand amphi est plein. Les étudiants, lycéens, profs, Iatos et intermittents sont aujourd’hui rejoints par des salariés d’Eurocopter, des hôpitaux, de la Poste… L’assemblée est ouverte, et les prises de parole sont souvent surprenantes, à la fois lucides et combatives. Les novices sont écoutés avec respect. On sent peu ou pas de mainmise de la part des professionnels de la parole. L’échange est fructueux. Comment prolonger le mouvement ? Comment construire la grève générale ? On prône la multiplication des blocages comme alternative à la grève. « La grève, c’est l’arme des ouvriers en CDI. Le blocage, c’est celle des précaires que nous serons tous demain », souligne un intervenant. On propose aussi d’intensifier l’agitation dans les quartiers, où la précarité est le lot commun. « Il faut élargir, que ceux qui nous observent avec sympathie nous rejoignent avec leurs propres revendications. » On tire les leçons des échecs de l’automne (port, RTM), on veut secouer le corsetage corporatiste. Le 31 mars, après l’allocution de Chirac, des familles expulsées de la rue Fiocca et des sans-papiers ont occupé les anciens locaux de l’Office des Migrations Internationales (OMI) avec l’aide de deux cents étudiants.

Cette AG, convoquée par-dessus la tête des bureaucraties syndicales, débouchera sur les blocages du site pétrochimique de Lavéra, à Fos, et de l’autoroute du littoral. Encourageante nouveauté, des militants de base de la CGT invitent les étudiants et lycéens à venir participer à leurs AG ou à tracter dans leurs entreprises. « Ça filera la niaque aux copains. Ils reconnaîtront leurs enfants en vous ». Caroline, étudiante à la fac de lettres d’Aix, a participé à plusieurs rencontres avec les gars de l’UL-CGT de Fos. « Ils nous reçoivent à bras ouverts, avec des sandwichs, ils nous parlent de leurs luttes, du temps où les quartiers ouvriers étaient comme des villages très soudés, et de leur jeunesse,a vec nostalgie mais aussi avec envie. Ils disent qu’avant ils nous auraient vus comme des branleurs, mais qu’aujourd’hui, après avoir poussé leurs gosses à étudier, ils les voient galérer. Alors, ils ne placent plus le travail sur un piédestal. » « Même en décembre 95, on n’avait pas vu un tel désir de fraterniser », observe Gilles, un quinquagénaire en chômage longue durée. « Ils savent qu’il faut inventer de nouvelles formes de résistance, et que leurs directions syndicales n’ont ni l’aptitude, ni la volonté de les inventer à leur place  », poursuit Caro. « Ce sont des actions fortes qu’on envisage, comme le blocage filtrant des cinq ronds-points d’accès au site pétrochimique de Lavéra, déjà mené à deux reprises. Et on mène ça ensemble, avec beaucoup de respect et de curiosité les uns pour les autres. Des AG sont convoquées devant les boîtes. Hier, certains routiers nous encourageaient à passer au blocus total, comme ça ils seraient “obligés” de rester avec nous sur les barrages. » Ces opérations communes, atypiques, sont escamotées ou minimisées par les médias, y compris La Marseillaise, le quotidien communiste local. Conséquence du fossé grandissant entre base et hiérarchies syndicales ?

Article publié dans le supplément « Mouvement dit anti-CPE » accompagnant le CQFD n° 33, avril 2006.






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