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CQFD N°033


PLAN-PLAN

FIN DES CIRCUITS PROTESTATAIRES

Mis à jour le :15 avril 2006. Auteur : Gilles Lucas.

« La révolution sera fête ! » disait-on jadis.Aujourd’hui les manifestations ont pris un air de grosses kermesses encadrées où les monopolisateurs de sonos cherchent à rivaliser avec les dee-jays de karaoké. C’est pas qu’on s’ennuie mais c’est où la lutte ?

MAI 2003, NÎMES. Dans la rue, des dizaines de milliers de manifestants défilent encore et encore contre la réforme des retraites. Un nouveau temps fort syndical… La manifestation s’étire vers la préfecture. Devant le bâtiment, un mouvement de foule. Des cheminots entassent des pneus avec l’intention manifeste d’y mettre le feu. Des objets volent en direction des policiers postés derrière les hautes grilles. On secoue les portes. L’ambiance se réchauffe. Venu de l’arrière du cortège, le service d’ordre de la CGT accourt. Surprise : les assaillants, jeunes pour la plupart, sont des militants de ce syndicat. Bousculade. Un gaillard monte sur un muret : « Le gouvernement se moque de nous. Y en a marre de ces manifs traîne-savates.  » Quelques centaines de personnes applaudissent. Et d’un coup, la sono syndicale, jusqu’alors muette, lâche ses décibels. Plus moyen d’échanger un mot. Au micro, les responsables syndicaux récitent leurs discours. Entre chaque respiration, la musique explose au point de contraindre les agités à s’éloigner. C’est fini. La rue se vide.

« Résiste, prouve que tu existes ! », « Motivés, motivés ! », « Les magnolias, ah, ah ! » Un véritable hit-parade avec comme point d’orgue le très abstrus « Antisocial ! Tu perds ton sang-froid ! » Le camion-podium, volume à fond, écrase les bruits de la foule, les conversations, la bonne vanne, le mot d’esprit que tous pourraient reprendre, le slogan incendiaire ou le silence menaçant. Impossible de jouer sa propre musique, guerrière ou joyeuse. Deux motifs animent l’encadrement syndical des manifs : ne pas laisser les gens livrés à eux-mêmes, les confiner dans leur rôle comptable de pions destinés à la polémique des chiffres, et aussi scénariser la situation, la rendre présentable, ne pas choquer le quidam, les médias. « Le passage de l’émeute (ou de la colère) à la manifestation est une manière efficace de calmer le jeu… Il s’agit de mode de régulation », précise Christian Bachmann dans Autopsie d’une émeute [1]. Ballons, sonos, autocollants, pin’s, fétiches en tout genre, feux de Bengale… Depuis une vingtaine d’années, les manifestations de rue sont mises en scène comme des carnavals institutionnels [2].

La colère qui incite des centaines de milliers d’individus à occuper les rues aboutit ainsi à un rassemblement vidé des vraies raisons qui les ont amenés là. On est présent parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. Dépasser cela reviendrait à basculer dans l’inquiétant maraudage des « horribles casseurs qui décrédibilisent le mouvement ». La mise en scène des manifestations syndicales oeuvre à « la banalisation et la rationalisation des passions, la banalisation et l’euphémisation des modes d’action réputés radicaux (occupations de lieux publics et séquestration), la théâtralisation de la dimension guerrière de la lutte… », écrit Isabelle Sommier [3].

Il est rare que la colère s’exprime pour ce qu’elle est. La manif se traîne, et de mémoire de manifestant, on n’a jamais vu un camion-sono pris d’assaut et les fils électriques coupés. Le simulacre festif est supporté, s’il n’est accepté, comme forme de protestation « digne et calme ». On est en démocratie. Il y a comme une honte à s’opposer et à refuser. La crainte d’être assimilé à quelque idéologie obsolète et la soumission religieuse à la démocratie représentative y sont probablement pour beaucoup. Le simulacre festif atténue cette honte, tout en conservant l’espoir de voir un jour le triomphe de sa cause, et que ce triomphe transforme le rapport de forces et modifie les relations sociales. Mais cet espoir, s’il n’est pas que ça -un espoir, une foi -, peut devenir le moteur de la vraie fête, ce temps libéré des conventions, prêt à explorer les possibles.

Article publié dans le supplément « Mouvement dit anti-CPE » accompagnant le CQFD n° 33, avril 2006.


[1] Albin Michel, 1992.

[2] Au même moment où se sont développées techno-parade, gaypride, love-parade, roller-parade, fêtes de la musique à date fixe, etc.

[3] in « La Scénarisation urbaine des manifestations syndicales » (Annales de la Recherche Urbaine, n°54).





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