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CQFD N°033


TÉMOIGNAGE DE LA FAC OCCUPÉE DE GRENOBLE

AU LABO DES UTOPIES

Mis à jour le :15 avril 2006. Auteur : Yannick Courlet.

Scènes de la vie autogérée à la fac de Grenoble : on porte la fièvre en ville, on transforme les amphis en cuisines et salles de concerts, on distribue sérum et citron contre les gaz lacrymos, on bêche un « potager révolutionnaire ». Et surtout on se rencontre, on discute, on apprend. Notre correspondant erroriste raconte.

LUNDI 20 MARS AU SOIR. Le campus de Grenoble est aussi désert que d’habitude : grandes pelouses, bâtiments de verre et de béton, esplanades vides sous les lampadaires oranges… Plus loin fleurissent les premiers slogans anticapitalistes peints en noir sur le béton. Plus loin encore, les portes barricadées de l’université Pierre-Mendès-France et la galerie des amphis, rebaptisée « laboratoire des utopies », qui sert de QG au mouvement étudiant anti-CPE. La galerie, c’est un grand corridor qui s’ouvre sur une dizaine d’amphithéâtres alignés, auxquels les enragés (RAGE : Rassemblement autogéré des gentils étudiants) ont redonné une nouvelle fonction : cuisine, dortoir, échange de savoirs, fête, réunion… Sur l’escalier central de l’amphi 1, un tapis rouge mène à une tente. Hier soir, un étudiant y revisitait Sardou devant un public en délire qui lui lançait des rouleaux de PQ. Ce soir, c’est un groupe de rockers tout en noir qui joue, drainant dans la galerie un éventail d’erroristes grenoblois : squatteureuses, dégonfleurs de 4x4, confituriers décroissants, antinanos, travellers…

Dans l’amphi 6, la réunion quotidienne vient de commencer. À la tribune, un gars et une fille prennent les tours de parole. Atmosphère chaude et enfumée, l’excitation est palpable mais, malgré le brouhaha, les gens s’écoutent. Bilan de la dernière manif, appel à renforts sur certains piquets, annonce de nouveaux blocages de facs et de lycées, jonction avec les salariés, coordination nationale étudiante… Un type à poil drapé dans un drapeau tricolore fait le tour de la salle en criant, ça détend l’atmosphère. Un autre surgit pour râler que ce sont toujours les mêmes qui font la bouffe, ça jette un froid. Les débats reprennent : demain tous les étudiants sont invités pour voter pour ou contre la reconduction du blocage. Est-ce qu’on va vérifier les cartes d’étudiant pour le vote ? Quelle action collective après l’AG ? Ça s’échauffe, quelqu’un déclare que de toute façon il occupera la galerie « hasta la revolución ». Un autre propose une fin de non-recevoir à l’éventualité d’un déblocage : « Ici, j’ai appris plein de choses ! C’est un lieu de création, de discussion et d’initiatives que nous devons absolument garder. » C’est vrai que les débats, conférences et projections de films s’enchaînent depuis dix jours. Sur les murs gris, des phrases à la craie de couleur voisinent avec le planning des prochains jours et une affiche du chien rouge. Aucun poster de parti ou de syndicat. Un chômeur propose la création d’un groupe « anti-répression » pour réagir aux dernières interpellations. Puis un gars annonce : « Demain matin, je commence un potager sur la pelouse devant la bibliothèque, avis aux amateurs. » Un militant des radios associatives vénézuéliennes propose de raconter ce qui se passe là-bas. Dehors, entre le hamac où somnole un pirate et un coin-narguilé, un furet grignote des restes. Des petits groupes discutent de la « trahison » des médias, du commando anti-blocage qui a saccagé la cuisine, des prochaines actions en ville, des chiens qui risquent de bouffer les furets… D’autres chahutent, chantent, dansent autour d’un brasero. Le campus a maintenant son oasis.

Lundi après-midi, deux semaines plus tard. Sur le terrain devant « l’occup’ », toujours des chiens, des étudiants, des erroristes. De nouveaux slogans sur les murs, mais plus de bouffe collective. L’occupation « s’essouffle », comme ils disent à la télé, mais pas la rage : un groupe rigolard s’entraîne sérieusement pour la manif de demain. En deux semaines de manifs sauvages, on en a pris des charges de CRS, du flash-ball à bout portant, des lacrymos. On a tous couru, crié sur les flics, assisté aux arrestations au faciès des BAC. La « commission anti-répression » compte maintenant plusieurs dizaines de personnes qui distribuent sérum et citron contre les gaz, informent sur les démarches à faire en cas d’arrestation, recueillent les témoignages, assistent aux écoeurantes comparutions immédiates, soutiennent les familles et assurent des permanences quotidiennes. Une caisse tourne pour les frais de justice. Quant au PMU (potager militant universitaire), il attend ses premières fraises. On aura décidément plus appris en quinze jours de grève qu’en quinze jours de cours. Merci Villepin de faire durer le plaisir. Merci le CPE, « feuille morte dans un champ de ronces ». De s’y être frotté ensemble, on gardera quelques belles cicatrices.

Article publié dans le supplément « Mouvement dit anti-CPE » accompagnant le CQFD n° 33, avril 2006.






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AU LABO DES UTOPIES
Sandra | 6 novembre 2007 |
Merci pour votre article qui retrace la voie d’un autre possible. Mon livre de chevet du moment est « Sur la route des Utopies » de Christophe Cousin, un écrivain voyageur idéaliste. Il poursuit votre approche à l’échelle du monde. Merci de me laisser croire que nous finirons par vaincre !
 

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