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CQFD N°034


FAUX AMIS

LA VÉRITÉ

Mis à jour le :15 mai 2006. Auteur : Le bouledogue rouge.


« Au pays du mensonge déconcertant » [1], les sujets du socialisme réel savaient à quoi s’en tenir lorsqu’ils lisaient la Pravda (« vérité » en russe). Mais nous ? Dans le monde libre, la vérité est nue du matin au soir et du soir au matin. Aucune censure ne saurait la voiler. Être informé est un droit inaliénable du citoyen. Nous baignons dans la transparence. Nous savons beaucoup de choses, peut-être même trop. L’overdose d’infos tétanise. À tel point que, si nous n’y prenons pas garde, nous sommes revenus de tout avant même d’avoir rien entrepris. Lassé de tant de réalité, on se prend parfois à rêver de mystère… « L’ignorance, c’est le bonheur », comme disent les États-uniens gavés de freedom of speech. En 1986, venu de l’Est comme pour assouvir ce désir, l’invisible nuage radioactif de Tchernobyl fut stoppé net par les douanes françaises. C’est ce que gouvernement, lobby nucléaire et journalistes nous affirmèrent sans trembler. Il n’y avait aucun risque. Donc aucune précaution à prendre.

Dans l’ex-URSS, on a emprisonné les scientifiques qui dénonçaient le mépris avec lequel furent traitées les populations irradiées. En France, pays démocratique, personne n’a été enchristé. Il faut dire que personne n’avait parlé. Ou que ceux qui l’avaient fait ont subi jusqu’à ce jour l’omertà de l’information objective et pluraliste. Vingt ans plus tard, on peut tout dire. On doit tout dire. C’est une tradition française depuis la non-guerre d’Algérie. Ailleurs, un franc cynisme permet de n’attendre que quelques mois, comme pour l’intox du pillage des couveuses au Koweït ou celle des armes de destruction massive en Irak. Mais ici, jusqu’à présent, le moratoire sur la vérité est un vrai système de gestion de l’opinion. On sacrifie ensuite au devoir de mémoire et à ses dates anniversaires. Soudain, sur toutes les chaînes de télévision, un nuage rose glisse à la surface de la carte d’Europe, comme pour un bulletin météo longtemps différé. Nous avons maintenant « le droit de savoir ». On nous bombarde de reportages, de débats, de rétrospectives. Mais de ces femmes corses atteintes du cancer de la tyroïde, le JT réussit à ne montrer aucun geste de colère, aucune parole de ressentiment. On dirait qu’elles sont là pour apaiser la société, au lieu du contraire… Combien de cancers dans les régions où, finalement, le nuage est bel et bien passé ? On interroge des experts, des médecins s’interrogent. Difficile à démontrer, vingt ans après… La vérité nous est révélée par ceux-là mêmes qui, il y a vingt ans, nous ont trompés. Même République, mêmes journaux, mêmes télés, même nucléocratie. Mais dévoiler la vérité n’implique aucune sanction contre les menteurs, ni même un mea culpa de ceux qui avaient la santé publique entre leurs mains. C’est une onction, une véritable absolution que le pouvoir s’administre. On dit la vérité pour mieux la désarmer. Elle ne scandalise plus. Elle ne prête pas à conséquence. Elle est l’éponge sur le tableau noir de l’histoire officielle. Faute avouée, aussitôt pardonnée, oubliée. Cette désarmante vérité viendrait prouver la bonne foi des escamoteurs. Elle vaut à peine plus cher que la tricherie initiale, mais a l’avantage d’être indiscutable. On peut enfin passer au mensonge suivant.

Publié dans CQFD n°34, mai 2006.


[1] Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant, éditions Champ Libre.





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