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CQFD N°034


TENIR BON À BERLIN

GREVE DE NON-TRAVAILLEUR

Mis à jour le :15 mai 2006. Auteur : Gilles Lucas.

On pouvait redouter que la précarisation galopante emporte avec elle l’idée même de grève. Mais jetée par la porte, celle-ci revient par la fenêtre : à Berlin-Est, un bénévole précaire a décidé de cesser le travail dans l’association où il milite. La grève appartient même à ceux qui ne gagnent rien !

SUR LA TERRASSE DE CET IMMEUBLE de Berlin-Est, il y a un bureau vitré. Markus [1] s’est enfermé à l’intérieur. Sur les vitres, des affiches et banderoles annoncent la couleur : « Grève de la faim  », « Il n’y a pas que les gens qui sont payés qui ont le droit de se mettre en grève  », « Ici, on fait travailler les malades gratuitement  », « Qui est le plus violent ? Celui qui fait des choses pour la collectivité ou ceux qui ne pensent qu’à eux ?  », « Le collectif a besoin du collectif.  » Markus sait s’y prendre. Comme des millions de jeunes « Ossies » (est-Allemands), il a été formé aux rudiments de l’agit-prop anti-capitaliste. Ça ne s’efface pas, même si après avoir fait le tour des prisons de RDA et des « pays frères » pour avoir tenté à plusieurs reprises de sauter le mur, il a, dans les années 80, été « racheté » par l’Allemagne de l’Ouest, contre devises sonnantes et trébuchantes. Pour le coup, Markus bloque un lieu stratégique. Ce jour même, le bureau qui lui a été prêté pour se livrer à ses activités de recherches informatiques doit être libéré le temps d’une réunion des coopérateurs qui habitent l’immeuble.

Mais Markus est déterminé. Il a même décidé de ne plus prendre ses médicaments. Il en a marre d’être traité comme l’homme de service. C’est une collectivité, bordel ! C’est un lieu où vivent des gens et qui rassemble une bibliothèque, une salle de projection, un centre de partage de connaissances dans le domaine « informatique et social », une école de créations de jeux électroniques. Non seulement Markus se retrouve de plus en plus seul à gérer le lien entre ces activités, mais en plus le responsable de l’école, le seul à connaître une certaine réussite financière, a commencé à prendre bouche avec des investisseurs privés. Et alors même que la plus grande partie des habitants de l’immeuble a du mal à boucler ses fins de mois, ce monsieur se permet de réclamer à une des associations des arriérés de paiement pour une histoire de fournitures d’accès Internet. Alors Markus est allé le voir dans l’intention de lui rappeler les principes de la collectivité. Chacun le connaît un peu : garçon sympathique et baraqué, grand fumeur devant l’éternel, mais avec un passé jugé un peu trouble par certains. Le jugeant menaçant, le directeur s’inquiète et refuse toute discussion. Markus se fâche et s’enferme dans le bureau. Il a le temps pour lui. Chômeur sans perspectives ni possibilité de trouver un travail, il se passionne pour les opportunités offertes par ce lieu d’échanges de connaissances. Toutes sortes de gens s’y rencontrent, des moyens techniques sont mis à leur disposition. On réfléchit ensemble sur l’idée de construire une autre société. Il n’y a ni chefs, ni directeurs. Pour quelques euros par mois, l’accès est ouvert à toutes les activités, concerts, jeux, évènements, projets…

La coopérative qui occupe cet immeuble représente l’un des derniers vestiges des années 90 et des mesures prises après la chute du mur, quand une grande partie des immeubles et usines appartenait encore à l’État - pardon, au « Peuple ». Des gens qui habitaient là depuis de longues années avaient réussi à y développer des modes de vie collectifs. À l’avènement du Deutsche Mark, virer les locataires et aligner d’un seul coup les loyers sur ceux du libre marché n’aurait pas forcément été rentable socialement. Du coup, le gouvernement créa un organisme public en charge de ce parc immobilier. Son intermédiaire auprès des locataires, une société de gestion, affirmait avoir pour très noble vocation de maintenir les projets culturels et de limiter la spéculation. Du moins pour quelque temps… Markus, avec tout son matériel accumulé, avait besoin de place. La coopérative lui a donc concédé le prêt du bureau, à condition qu’il l’aménage afin de le mettre à la disposition des réunions d’administration, composées des responsables de la société de gestion et des représentants des associations et locataires. En échange, à lui d’animer les activités de la coopérative, de donner une identité à l’ensemble, avec, naturellement, la participation des occupants du lieu. Il choisit alors de faire grève et de s’enfermer, et cela justement le jour où doit avoir lieu la réunion d’administration. Derrière les vitres, ses collègues l’observent sans comprendre. Le directeur de la société de gestion tente un coup de téléphone. Markus lui raccroche au nez, à lui, M. Wistchek, ancien apparatchik de l’époque socialiste. Il mettra quelques heures à décolérer. La journée se passe. Dans ses communications avec l’extérieur, il rappelle avec virulence les principes de la collectivité en insistant sur l’idéal social qu’elle porte. Alors M.Wistchek décide d’appeler le directeur du centre de jeux électroniques dont l’attitude a provoqué le conflit. La tension retombe. Et Markus cesse son mouvement de grève, non sans annoncer : « Dorénavant je serai le bouclier et l’épée de la coopérative.  »

Article publié dans CQFD n° 34, mai 2006.


[1] Les noms et prénoms ont été changés.





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