Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°009
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°009


Chronique d’un barbare

Oz : quand la taule fait sauter la télé

Mis à jour le :15 février 2004. Auteur : Hamé (La Rumeur).


Clap de fin. Sixième et dernière saison pour Oz. Produite et diffusée depuis 1998 par la chaîne américaine HBO [1], cette inclassable série-fleuve aura survolé le genre à la hauteur d’un missile. Là où l’immense foule des programmes s’évertue à tasser le cerveau humain au fond d’un dé à coudre, Oz parvient à redonner quelque espoir dans l’outil télévisuel. En vingt ans de téléphagie aiguë, je n’ai rien vu de comparable. Sous la plume de son talentissime scénariste, Tom Fontana, le feuilleton relate le quotidien en huis-clos d’un quartier expérimental fictif implanté au sein du gigantesque pénitencier d’Oswald. Répondant au mirifique nom d’Emerald City [2], le projet ambitionne d’humaniser les conditions de détention d’un échantillon de plusieurs dizaines de prisonniers lourdement condamnés, censés y faire l’apprentissage d’une vie collective responsable. A première vue, Em’ City semble sortir d’une plaquette publicitaire pour les « programmes immobiliers » d’un Pierre Bédier version US. Les cellules arborent d’étincelantes parois de verre en lieu et place des barreaux. En contrepartie d’une stricte observation des règles de discipline, et de l’astreinte à un certain nombre d’heures de travail, les détenus ont toute « liberté » de circulation dans l’enceinte des murs jusqu’au couvre-feu nocturne. Le dispositif prévoit en outre un accès élargi aux visites conjugales ou aux communications téléphoniques, ainsi qu’un suivi médical, psychologique et religieux quasi omniprésent.

En six saisons et pas moins de 56 épisodes, Oz décline l’incessant et inexorable échec des faux-semblants bâtis sur ce vœu pieux. Car l’amélioration du vécu matériel des prisonniers, pour humanitaire qu’elle paraisse, ne règle en rien l’essentiel du problème. Et le problème, ce n’est pas la prison ni la manière dont on y survit, c’est la personne qui y entre, pourquoi elle y entre et pourquoi elle y retourne (quand elle a la chance d’en sortir). Indépendamment de la longueur de la laisse qu’elle consent à étirer, Emerald City reste une cage indéboulonnable. Ses captifs, qui proviennent neuf fois sur dix des franges les plus décomposées de la société américaine, ont pratiquement tous tenté ou rêvé d’échapper à la violence de leur condition sociale par la prédation et le crime. A l’instar du système pénitentiaire tout entier, Emerald City ne saurait résoudre les puissantes contradictions du monde-jungle dont elle est l’émanation. Bien au contraire, elle en amplifie la portée, concentre et décuple en promiscuité chaque antagonisme, chaque frustration. De la fragilisation matérielle à la destruction psychologique. De la privation de liberté au suicide. De l’altercation la plus bénigne au conflit racial ouvert. De la frustration sexuelle à la convoitise et au viol. De la rivalité d’influence au besoin impérieux de soumettre ou d’éliminer le rival… Aussi la couche de vernis « avant-gardiste » d’Em’ City va-t-elle rapidement se craqueler puis voler en éclat, laissant jaillir une micro-société ultra-brutale où gardiens et gardés reproduisent, en symbiose permanente et « en plus gros », les lois de survie et l’arbitraire édictés par « l’extérieur ».

God bless America !

A travers une impressionnante galerie de personnages, nous pénétrons chaque instance, clan ou communauté, entremêlés selon une multiplicité d’intrigues magistralement menées. Au sein de l’administration, d’abord, où Tim Mac Manus, à la fois concepteur et superviseur de la taule, s’accroche au projet avec un entêtement parfois ambigu, sous l’œil de son très sceptique et lapidaire directeur, Léo Glynn. Suivent la psychologue Sœur Peter Marie et le prêtre Mukada, renvoyés sans arrêt à leur impuissance, Gloria Nathan, médecin de la prison, prompte à prodiguer de puissants neuroleptiques et dont la vie familiale sera brutalement ensanglantée pour avoir rejeté l’amour que lui porte un détenu, la gardienne Diane Whittlesey, qui finit par compenser ses faibles revenus en introduisant clandestinement des cartouches de cigarettes à Em’ City… Côté détenus, le point d’appui à toute survie étant le groupe et sa force de dissuasion, chaque ethnie ou clan a recours à des stratégies de domination incluant presque toujours l’humiliation et le meurtre. « Gangstas » afro-américains, mafiosi italiens et caïds latinos se disputent le contrôle du trafic d’héroïne introduit avec la complicité d’une ribambelle de matons corrompus. Quant aux Blacks Muslims et aux membres de la confrérie néo-nazie, pour qui l’usage et le deal de drogues sont proscrits, ils ont pour seul souci d’élargir leur influence idéologique réciproquement hostile. Les autres, homosexuels, électrons « libres », marginaux parmi les marginaux, rasent les murs, se réfugient dans la démence ou finissent gitons de tel ou tel chef de clan, à l’exception de celui des Black Muslims, farouchement opposés à l’homosexualité.

Des figures mémorables jalonnent cet enfer d’où rien ni personne ne sort indemne. Miguel Alvarez, jeune latino-américain dont le père et le grand-père croupissent déjà à Oswald pour le restant de leur vie, et qui doit gagner ses galons dans le clan ; Shillinger, redoutable chef des néo-nazis et fabricant de gitons, dont il marque les fesses d’une croix gammée ; Scibetta, sorte de parrain sicilien alternant corruption, alliance et traîtrise pour s’assurer le gros des dividendes du trafic de drogue ; le machiavélique Irlandais Ryan O’Reilly, qui n’appartient à aucun groupe et sauve sa peau en dressant habilement ses ennemis contre leurs rivaux ; Rebadow, doyen de la prison d’Oswald et paisible grand-père auquel nul secret ne résiste ; l’avocat Tobias Beecher, condamné pour avoir renversé un gosse en état d’ivresse et qui débarque dans la fosse aux lions en méconnaissance totale de ses codes ; Kareem Saïd, leader des Black Muslims (physiquement proche de Malcolm X), qui exhorte ses frères à l’organisation et au combat politique contre l’hypocrisie et l’iniquité du système carcéral ; Busmalis, expert de l’évasion qui tente de se faire la malle pour la énième fois ; et enfin Augustus Hill, jeune Noir en fauteuil roulant qui, parallèlement à son rôle de détenu pacifique, fait office de narrateur lors des séquences « trait-d’union », qui sont « la bouche et l’esprit » de l’auteur. Installé dans une cage de verre, face à la caméra, Augustus Hill introduit chaque prisonnier ou nouvel arrivant par son CV et nous parle sur un ton corrosif de la vie à Em’ City, de l’humain et du divin, du monde actuel, du « bon » usage de la télévision, du culte américain des armes à feu, d’Histoire ou de sociologie moderne comparée ou encore des grands mythes littéraires de la tragédie grecque, dont chaque prisonnier semble être l’illustration désespérée… La première saison propulsera immanquablement tout ce petit monde vers l’embrasement et l’émeute, lorsque le gouverneur Devlin, un démagogue avide de pouvoir (c’est peut-être le personnage le plus effrayant de la série), profitera d’une suite de crimes ignobles commis à Em’City pour fortement restreindre les acquis des prisonniers et rétablir la peine de mort… « A Oz rien de ce que vous pensiez acquis ne vous sert, à chaque instant des forces qui vous dépassent jouent contre vous… God bless America ! », conclut Augustus Hill.

Hamé (La Rumeur)

Publié dans le n°9 de CQFD, février 2004.


[1] Principale chaîne câblée américaine. En France, Oz est accessible seulement sur le câble via Série Club, M6 n’ayant pas cru bon de poursuivre la diffusion du feuilleton au-delà de la deuxième saison.

[2] La Cité d’Emeraude. Ironiquement empruntée au conte du Magicien d’Oz.





>Réagir<

Oz : quand la taule fait sauter la télé
bobby_USA | 24 janvier 2013 |
Voilà une personne qui écrit de façon attrayante, ça change de certains propos qu’on a l’habitude de lire. Emilie du site internet de devis en ligne climatisation Oz : quand la taule fait sauter la télé
morris | 13 avril 2007 |
La meilleure serie télévisé vu jusqu’a ce jour. A voir absolument.
 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |