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CQFD N°034


OCCUPATION D’UNE RADIO

FRANCE BLEU NEUNEU

Mis à jour le :15 mai 2006. Auteur : Martin Seux.


APRÈS DEUX MOIS DE LUTTES, de manifs, d’occupations, d’échanges et d’expériences partagées, les médias sifflaient la fin de la récré : le retrait du CPE, arraché au terme d’un grand-guignol époustouflant (je promulgue sans appliquer, version chiraquienne du « je fume sans inhaler »), devait suffire à « régler la crise », il fallait savoir « tourner la page ». Ici et là, pourtant, la page avait encore des choses à dire. À Grenoble, deux jours après la dérouillée du CPE, une « dernière » manif rassemble deux mille « jusqu’au-boutistes ». C’est qu’on s’y est habitué à ces balades sauvages hors des rassemblements officiels, conclues parfois par des affrontements avec les forces de l’ordre. Cette fois-ci, c’est à l’ordre médiatique que nous venons nous frotter. Ce 11 avril, une centaine de personnes envahissent donc les locaux de France Bleu Isère. Les occupants dénoncent, entre autres, le traitement médiatique du mouvement social en cours et demandent à prendre l’antenne. L’occupation dure deux heures et demie. Après « négociations », un message de revendication est enregistré puis diffusé au journal de 17 heures [1].

La presse n’aime pas les critiques. Lorsqu’elles pleuvent, la grande majorité des journalistes ouvrent le parapluie [2]. Tant et si bien que cette action sera pudiquement occultée par le reste de la presse locale : deux phrases en fin d’un reportage de France 3, quelques lignes dans le Dauphiné Libéré du lendemain. Et pourtant, l’occupation a donné lieu à un savoureux échange d’idées, autrement plus instructif que les papotages de salon diffusés dans les émissions de « débat ». Courageusement, une journaliste de la radio publique a en effet consenti à recevoir une poignée de grévistes dans son bureau pour, justement, « débattre ». Passionnant ! Les arroseurs de l’opinion publique n’ont aucun scrupule à imposer leur grille de lecture aux citoyens. Mais quand les rôles sont inversés, ils esquivent les questions et remarques avec un culot qu’ils ne s’autorisent qu’à eux-mêmes. Démonstration avec ces quelques morceaux choisis. Un des occupants : « Normalement c’est vous qui êtes journaliste mais aujourd’hui c’est moi qui suis journaliste. Journaliste indépendant, activiste du mouvement. Je voudrais avoir votre point de vue sur l’occupation ici. Et d’un point de vue plus général, quelle est la responsabilité des médias dans la couverture du mouvement et pourquoi les médias annoncent une sortie de crise, alors que la crise ça fait vingt ans qu’on la vit et que c’est pas demain qu’elle va s’arrêter.  »

La journaliste : « Alors ça, ce n’est pas une question. C’est votre point de vue.  » Ainsi donc, une question n’en est plus une dès lors qu’elle reflète un point de vue. Pour mériter une réponse, il faut des questions neutres et impartiales, du genre de celles que notre reporter de choc a appris à poser : « Dix personnes peuvent entrer ici, à France Bleu Isère, demander l’antenne mais ces dix personnes ne vont peut-être ne représenter qu’elles. Pourquoi on leur laisserait la libre antenne ? Au nom de quoi ? C’est une bonne question ça aussi. Nan, vous ne trouvez pas ?  » Si. Tellement bonne qu’elle en appelle une autre, encore meilleure : puisque chômeurs et précaires ne peuvent s’exprimer en leur nom propre, qui donc va les « représenter » ? Les employeurs isérois qui pérorent en boucle sur la station ? Les cours de la Bourse ? Monsieur météo ? L’activiste insiste : « Quel est le problème qui fait qu’aujourd’hui on est en train d’occuper votre radio ?  » La professionnelle élude à nouveau : « Mais je crois que le problème de fond, pour vous, c’est que vous n’arrivez pas à vous reconnaître dans les partis politiques qui sont à la tête du gouvernement et qui dirigent ce pays. [Quelle clairvoyance !] La démocratie c’est mettre un bulletin de vote dans l’urne et espérer que ceux qui sont élus vont faire ce qu’on leur demande de faire, voilà.  » Non contente d’escamoter la question qui lui est soumise, voilà qu’elle nous déblatère un cours d’éducation civique : la démocratie, c’est se rendre à l’isoloir tous les cinq ans, et basta. Au moins, ça laisse du temps pour « espérer ».

La discussion bifurque ensuite sur les « violences urbaines », que notre experte en démocratie a bien observées à travers ses lunettes de soleil. Démontrant sa haute connaissance des milieux populaires et le souci qu’elle porte à leurs difficultés de vie [3], elle assène : « Le pauvre mec qui est ouvrier, qui gagne 800 euros par mois vous croyez qu’il est content que sa voiture ait cramé au mois de novembre ? Il pouvait pas aller bosser le lendemain. » Ni surtout écouter France Bleu sur son autoradio ! Va-t-elle enquêter sur les conditions salariales de ces « pauvres mecs » obligés de trimer pour 800 euros par mois ? Pas sûr, car la dame a aussi d’autres objets de compassion : « Quand vous cassez une vitrine, qu’est-ce qu’on voit en fait ? Des morceaux de verre par terre. Y a des pauvres gens qui vont devoir balayer, refaire la vitrine.  » Bonne nouvelle pour les « pauvres gens » qui balaient les locaux de Radio Bleu Isère : la dame se battra certainement pour leur assurer un travail moins pénible. Une dernière touche d’humour avant de se retrouver seule dans son burlingue [4] : « On est toujours de toute façon objectif [sic] parce que c’est la base de notre métier et de notre crédibilité et si on l’était pas, on ne serait plus crédible.  » Imparable : les médias sont crédibles car s’ils ne l’étaient pas ils ne le seraient plus, or ils le sont. Non seulement les journalistes sont objectifs, mais en plus ils sont drôlement futés !

Article publié dans CQFD n° 34, mai 2006.


[1] Consultable sur http://grenoble.ww7.be

[2] C’est aussi ce qu’ont pu constater les trublions qui en mars et avril ont occupé les sièges parisiens de l’AFP, Libération et La Tribune.

[3] Au sujet du mépris de classe dont font preuve les médias, lire Quartier nord de François Ruffin (Fayard) : comment un journaliste « bourgeois », comme il se définit lui-même, se mêle pendant deux ans aux habitants d’un quartier pauvre d’Amiens stigmatisé par la presse locale.

[4] Pour le plaisir, on peut écouter l’intégralité de cet échange sur http://grenoble.ww7.be/





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FRANCE BLEU NEUNEU
decibel | 23 mai 2007 |

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