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CQFD N°034


L’ARMÉE FRANÇAISE À L’ASSAUT DES CHERCHEURS D’OR BRÉSILIENS

OPÉRATION ANACONDA EN GUYANE

Mis à jour le :15 mai 2006. Auteur : Georges Broussaille.

L’exploitation de l’or en Guyane pollue la jungle et fait des ravages chez les habitants. Mais il y a plus grave : « La Guyane souffre d’un grave problème d’image à cause de l’orpaillage clandestin », comme l’a dit la ministre de l’outre-mer en septembre 2004. Pour corriger ce problème d’« image », l’État envoie l’armée pour raser les villages de Brésiliens clandestins, au cours d’opérations dites « Anaconda ». Seul inconvénient : ça ne sert strictement à rien.

DANS LES TOUT PREMIERS JOURS de l’année, alors qu’en métropole le foie gras et les huîtres pesaient encore sur la digestion, quelques erroristes crapahutaient dans une des forêts tropicales humides de l’Amazonie française, une des zones naturelles les mieux préservées de la planète - sans doute plus pour très longtemps. Depuis quinze ans, le renouveau de la ruée vers l’or a transformé la forêt guyanaise en far-west à la française, où la moto à quatre roues remplace le cheval et où la cavalerie déboule en hélicoptère. En guise de développement durable, les populations de la forêt ont droit à la pollution et aux violences liées à l’exploitation de l’or. En remontant le Maroni, fleuve frontière entre Guyane française et Surinam, nos baroudeurs cherchaient des spécimens de chercheurs d’or clandestins, ceux-là mêmes qui déchaînent les foudres de l’armée, histoire de les épingler dans leur boîte à images. Parmi eux, François, qui connaît bien le fleuve pour y avoir enseigné dix ans avec sa compagne Marie- Claude. Sur la rive surinamienne en amont de Maripasoula, ils sont allés vérifier la version des autorités selon laquelle les orpailleurs « sauvages » du Maroni seraient des brigands sans foi ni loi coupables de tous les maux. Et comme François le raconte à CQFD, ce qu’ils ont vu n’a rien à voir avec ce scénario.

Guidés par des indiens Wayanas, ils tombent d’abord sur un site d’orpaillage abandonné, balafré par la déforestation et pollué par les hydrocarbures, qui leur donne un avant-goût des dégâts. Quelques heures plus tard, ils trouvent enfin une exploitation d’or illégale. Le campement est sommaire : un « dortoir » qui consiste en une bâche en plastique tendue sur quatre piquets et des hamacs, une cuisine sous une autre bâche avec un four en pierre et une grande table. La petite équipe qui bosse là comprend cinq orpailleurs âgés de 20 à 30 ans, un chef de chantier d’une cinquantaine d’années et une femme à tout faire. Tous sont Brésiliens, originaires de l’Amapa, région aurifère à la frontière de la Guyane. C’est un pays de garimpeiros endurants qui connaissent la forêt comme leur poche. D’abord réticents, ils invitent leurs visiteurs à partager un plat de riz et de boulettes de viande. La conversation n’a rien de spectaculaire, ils sont là depuis plus d’un an à trimer une dizaine d’heures par jour. Ils affirment prudemment ne pas trouver beaucoup d’or, mais ne pipent mot sur le salaire qu’ils tirent de leur labeur. Ils n’ont aucun haut fait d’arme à raconter, pas d’attaque de diligence, pas de scalps à exhiber. Ils avouent quand même fréquenter un saloon ouvert par un compatriote à une trentaine de kilomètres de leur camp, l’or y est la seule monnaie utilisée. Ils s’y rendent en quad (moto à quatre roues), seul moyen de transport terrestre, pour se ravitailler et faire la bringue. Pendant quelques heures, ils oublient leurs soucis dans l’alcool et les bras des prostituées, brésiliennes elles aussi. Après le repas, les invités découvrent les conditions de travail de leurs hôtes. Les garimpeiros attaquent le sol avec des lances Monitor qui envoient de l’eau sous pression, la boue est dirigée vers des gouttières jusqu’au tamisage. Souvent ils pataugent dans la gadoue jusqu’à la taille. Le plus grand danger, c’est de tomber dans un trou d’eau. D’ailleurs les noyades sont fréquentes. Rien de tel ce jour-là, juste un bobo, un des gars s’étant blessé à l’épaule. Ses visiteurs le descendront au poste de santé le plus proche, à un jour de pirogue.

La réalité paraît donc bien éloignée des déclarations sarkoziennes sur les nuées de hors-la-loi brésiliens qui mettraient en péril l’État de droit dans notre lointaine colonie, au même titre que les hordes d’islamistes dans nos cités populaires. Pour autant, les ravages causés par l’orpaillage, légal ou pas, sont bel et bien réelles, provoquant la colère grandissante des populations locales. Il fallait que les politiques agissent, ou fassent semblant d’agir. Mais plutôt que de s’attaquer à la racine, ils ont préféré s’en prendre à leur bouc émissaire favori, l’immigré clandestin. Jospin avait ouvert le bal en 1998 : pour cinq ans, la Guyane a eu le privilège d’expérimenter une législation à faire baver d’envie Le Pen et de Villiers. Fini, par exemple, le caractère suspensif des recours contre les arrêtés d’expulsion. Avant que la justice statue sur son cas, un clandestin a déjà eu le temps d’être expulsé par la porte - mais aussi de revenir par la fenêtre, ou plutôt par la pirogue. Comment contrôler toutes les allées et venues sur un fleuve de 500 kilomètres ? La mesure est donc inefficace, sauf pour faire du chiffre. Malgré ça, Sarkozy s’est empressé de la rendre permanente (LSI de mars 2003). Il est vrai que la droite, revenue au pouvoir sur le thème de l’insécurité, ne pouvait laisser passer l’occasion de déballer ses muscles, fût-ce pour la frime.

Les orpailleurs vont en prendre pour leur grade. Depuis 2002, sous l’autorité du nouveau préfet Mancini (un ancien du Raid), l’armée multiplie les assauts contre les forçats de l’or, au cours d’opérations virilement baptisées « Anaconda ». « Un gros reptile amazonien dont on connaît la méthode : il étouffe sa proie avant de l’avaler, s’enthousiasme le colonel de gendarmerie Jean- Philippe Danède dans Le Journal du Dimanche (30/11/03) L’idée est d’asphyxier les orpailleurs clandestins, de couper leurs voies d’approvisionnements en vivres, en matériel et en combustibles. Pour que tout devienne si cher au coeur de la forêt que chercher de l’or ne soit plus rentable. Vous allez voir…  » Et qu’est-ce qu’on a vu ? Que ces raids glorieux ne sont que des coups d’épée dans l’eau. En témoigne leur bilan dans la zone d’orpaillage de Dorlin, sur la commune de Maripasoula. En juin 2003, une opération Anaconda y déniche une mine illégale ainsi que dix-neuf ouvriers, près de trois kilos d’or et du matériel d’orpaillage. Les pandores dynamitent la mine, saisissent une pelle mécanique, des quads, des moteurs, des groupes électrogènes et détruisent une dizaine de carbets, les habitations de fortune qui abritent les garimpeiros. Mais un an après cette héroïque victoire de nos forces armées, tout est à refaire. De retour dans la zone en juin 2004, les militaires découvrent que l’extraction illégale se poursuit en faisant vivre à présent un village champignon de huit cents habitants. Re-belote, re-dynamite ! Cette fois, nos troupes d’élite s’attaquent à deux pelleteuses, dix-huit pompes, trois quads et 36 000 litres de carburant. Avant de quitter les lieux, ils rasent tout le village et ses 227 carbets. Détail amusant, qui démontre le sens pratique de nos braves : c’est avec un bulldozer saisi sur les lieux qu’ils ont tout bousillé.

Résultat ? Six mois plus tard le champignon a déjà repoussé. Ce coup-ci, l’armée décide d’employer les grands moyens. En janvier 2005, elle lance un raid façon Kolwezi : des hélicoptères Puma débarquent des commandos de gendarmes, appuyés par des militaires du génie et du 2e RIMA. À nouveau on s’acharne sur les carbets, pompes, pirogues, quads, gasoil, à quoi s’ajoute une prise de guerre d’un kilo et demi d’or. À nouveau des clandestins sont arrêtés, certains expulsés manu militari tandis que d’autres reçoivent une injonction à quitter le territoire par leurs propres moyens. Abandonnés en pleine forêt, les garimpeiros n’ont souvent pas d’autre option que de voler la première pirogue qui leur tombe sur la main. Dépouillés de leurs maigres richesses, ils sont aussi tentés de se refaire au détriment d’autrui. Chaque opération Anaconda est donc suivie de braquages. La répression ne fait que jeter de l’huile sur le feu, et rendre plus difficiles les conditions de vie des garimpeiros, obligés de s’enfoncer toujours plus loin dans la forêt. L’anaconda tue ses proies en les étouffant, la tactique qui porte son nom ne fait que se mordre la queue. Comment imaginer que ces crève-la-faim qui triment comme des esclaves sont les grands coupables de l’orpaillage clandestin ? De toute évidence, ils n’ont pu financer ni le coûteux matériel destiné à l’extraction ni les tonnes de carburant qu’il nécessite. Faire tourner une pompe demande cent litres par jour, une pelleteuse en engloutit le double. La gendarmerie a calculé que le prix moyen d’un litre de gasoil correspondait à celui d’un gramme d’or. Les 36 000 litres saisis à l’occasion de la descente de juin 2004 représentaient donc à eux seuls un investissement de 36 kilos d’or ! Qui alors se cache derrière ce site, qui sont les donneurs d’ordre des exploitations illégales ? Les autorités, toujours promptes à crier haro sur l’immigré, sont beaucoup moins loquaces pour répondre à cette question. En septembre 2004, Brigitte Girardin, ministre de l’Outre-mer de passage en Guyane, avançait une explication à la Superdupont : « C’est une organisation mafieuse internationale qui tire les ficelles.  » L’anti-France, donc. Mais quand la gendarmerie se donne la peine d’enquêter sérieusement, elle ne trouve qu’un patron… français. Le 28 mars dernier, la justice a ainsi condamné à deux ans de prison ferme et 30 000 euros d’amende le propriétaire de la fameuse mine de Dorlin. Il s’agit d’un certain Jean Bena, qui vivait tranquillement dans sa propriété de Métal, au Surinam, à vingt minutes de pirogue de Maripasoula. D’où il continuerait, chuchote la rumeur, à gérer son bizness. En accusant une vague mafia internationale, ce n’est pas des couleuvres qu’on veut nous faire avaler, mais des anacondas longs de huit mètres.

En réalité, la responsabilité de la situation incombe aux autorités françaises, elles qui ont transformé la Guyane en zone de non-droit du travail pour satisfaire aux exigences de la Fedomg, le syndicat des patrons orpailleurs. Le recours généreux aux autorisations provisoires de travail (APT) pour gérer la main-d’oeuvre étrangère en est un bon exemple. En métropole, ces contrats précaires de neuf mois maximum sont réservés aux ouvriers agricoles saisonniers et aux étudiants obligés de bosser. Mais en Guyane, l’APT est le contrat de base dans le secteur aurifère. En 2003, selon le collectif « Quel orpaillage pour la Guyane ? », l’industrie de l’or employait 889 salariés officiels, dont 539 en APT, brésiliens pour la plupart, soit 60 % de l’effectif déclaré. En métropole, il faut un visa pour obtenir une APT. Pas en Guyane. La distinction entre travailleurs légaux et clandestins est donc parfaitement saugrenue, pour ne pas dire surréaliste. Selon un rapport rédigé en 2000 par la députée guyanaise Christiane Taubira, 75 à 85 % des effectifs réels du secteur de l’or n’auraient pas de titre de résidence ou de séjour temporaire. Bref, le travail « clandestin » reste la norme, pour le plus grand profit des patrons qui disposent ainsi d’une main-d’oeuvre précaire et très bon marché, faisant le va-et-vient entre des exploitations déclarées et d’autres qui ne le sont pas. Si Jean Bena est une exception, ce n’est pas parce qu’il possède une exploitation illégale, mais parce qu’il a été condamné pour cela. Assurés d’une impunité presque complète, les parrains de l’or-pillage peuvent continuer d’empoisonner la population et de détruire la forêt guyanaise. Leurs esclaves sont là pour payer la facture.


Une multinationale invitée au pillage

C’est tous les jours Noël pour les grands patrons de l’orpaillage guyanais « légal ». Exonérés de taxe professionnelle, ils se contentent de payer une taxe minière royalement fixée à 0,5 % de la production. Pour un kilo d’or à dix mille euros, les collectivités territoriales ne touchent qu’un dérisoire pourboire de cinquante euros. Mais cette gâterie fiscale ne suffit pas à CBJ-Caiman. Ce géant de l’extraction aurifère, filiale de la multinationale canadienne Cambior, a jeté son dévolu sur la Guyane. Mais comme préalable à son installation, il exige carrément une exonération complète de tous les impôts, octroi de mer, impôt sur les sociétés, taxe foncière et taxe sur le carburant. La seule chose qu’il veut bien s’engager à payer, c’est la minuscule taxe minière.

Et ce n’est pas tout : elle réclame aussi le versement d’une subvention de 28 millions d’euros ainsi que la construction - tant qu’on y est ! - d’une ligne à haute tension de cinquante-cinq bornes. Tout ça pour pouvoir détruire au moins trente kilomètres carrés de forêt sur la montagne de Kaw, située en plein coeur d’un parc naturel. Cette région à la biodiversité prodigieuse, territoire des Améridiens Palikurs, accueille notamment une des dernières colonies au monde de caïmans noirs - les vrais, pas ceux des multinationales en costume anthracite. Mais hommes et caïmans ne pèsent pas lourd face aux quatre tonnes d’or que Cambior espère piller chaque année à l’aide de cyanure déversé à pleins jets. Ils ne rivalisent pas non plus avec les trois cent trente-sept emplois directs que la multinationale fait miroiter à la Guyane, où le chômage bat des records. Elle a déjà déboisé une trentaine d’hectares et n’attend plus qu’un feu vert définitif pour entamer le saccage. Et recevoir les opulents cadeaux fiscaux qui iraient avec… Les opposants au projet redoublent d’efforts pour bloquer le projet en harcelant les élus locaux, mais le temps presse et l’espoir est mince. Une pétition circule, lancée par le collectif Quel orpaillage pour la Guyane ?. À défaut de dresser les caïmans noirs à se choisir du cadre de Cambior pour le petit-déjeuner, on a aussi bien fait de la signer.

Article publié dans CQFD n° 34, mai 2006.
Dans le même dossier :

- LA BOULE DE CRISTAL DE MISSIÉ LE MINISTRE
- ANTHOLOGIE DE LA GUYANNE FRANÇAISE






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OPÉRATION ANACONDA EN GUYANE
| 23 août 2007 |
que proposez vous au lieu de critiquer, reseignez vous sur le sort des pauvres brésiliens et sur la façon dont les pandores, comme vous dites , les traitent . en lisant votre article, j’ai l’impression que les gendarmes se comportent en guyane comme les GI au vietnam. Le problème est que je suis un de ces gendarmes et c’est pourquoi je vous affirme que votre article n’est qu’une vaste fumisterie, je préfère m’arreter là car il ne sert à rien de discuter .
 

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