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CQFD N°034


L’ONDE DE CHOC DU MOUVEMENT POST-CPE

« MARQUÉS POUR LONGTEMPS »

Mis à jour le :14 mai 2006. Auteur : Gilles Lucas.

« Les comportements de résignation continueront à l’emporter et à neutraliser les velléités de révolte collective », prédisait il y a huit mois le lobby des DRH. Raté ! Le soulèvement d’avril a enrayé la mécanique de la paix sociale, signe que le blabla dominant a perdu des parts sur le marché du réel. Avec certains de ses protagonistes, retour sur le mouvement dit « anti-CPE », dont les secousses continuent d’ébranler les évidences.

PETIT MAMMIFÈRE FOUISSEUR insectivore ou reptilien marin légendaire ? Vieille taupe ou monstre du Loch Ness ? Les mouvement sociaux en France surgissent d’un coup, grossissent, se répandent, puis s’éteignent presque aussi rapidement. En d’autres pays, les mouvements durent, s’agglomèrent, persistent. « Culture de la contestation » ? Réputation issue de la « Révolution française » ? Une mystérieuse alchimie. Toutes les rationalisations qui peuvent être hasardées sur le présent n’offrent aucune garantie pour le futur. Sociologues et spécialistes de la politique ont de quoi s’arracher les cheveux. Et on est bien forcé d’admettre que « tout continue ». « Ça s’est arrêté comme ça avait commencé, observe Caroline, une étudiante aixoise qui s’était investie à fond dans le mouvement. En fait, on ne sait pas vraiment pourquoi. Ni pour le début, ni pour la fin. Bien sûr, on peut évoquer un tas de raisons, les examens, la fatigue, les manipulations des médias et des syndicats, l’individualisme, des tas de choses. Mais rien de vraiment convaincant, puisque tout cela existait déjà avant et que ça n’avait pas empêché le mouvement de se développer. » Pas moyen d’en démordre. « J’ai vécu là les deux mois les plus importants de ma vie, rapporte Sandra, étudiante à Paris. Tout était génial. Ça m’a redonné confiance dans les gens. » « On va tous être marqués pour longtemps  », confirme Camille, une lycéenne de la région parisienne.

Patrons, intellectuels stipendiés et gouvernements en ont plein la bouche : les Français sont frileux, crispés, archaïques, inaccessibles à la réforme… Et très injustes aussi envers leurs bienfaiteurs : « Face à la dimension du mouvement contre le CPE, beaucoup de patrons ont vraiment ressenti un sentiment d’injustice. Les dirigeants ont découvert le regard que les jeunes ont sur eux. Il faut qu’on arrête de penser que les patrons sont des oppresseurs et les salariés des opprimés. Les patrons ne pensent pas comme ça. Il faut donner de l’entreprise une meilleure image. Et cela dès l’école ! », explique à CQFD une employée de la CGPME, le syndicat des patrons de petites entreprises. Notre interlocutrice préfère rester anonyme, et on la comprend : « C’est un problème de communication et d’information. Les gens ne comprennent pas qu’être patron, c’est prendre des risques. Ce qui veut dire aujourd’hui qu’il faut savoir être souple, c’est-à-dire flexible. Le dynamisme n’ira pas sans la flexibilité. Il faut bien comprendre que les patrons sont au service de l’économie. » Ils s’imaginent que l’absence de réaction est le fruit d’une excellente communication. Le silence est l’échelle sur laquelle ils mesurent les capacités de compréhension et d’intelligence de leurs sujets. Dès l’instant où une résistance prend de l’ampleur, communicants et publicistes se livrent à une autocritique pathétique : « Déficit de communication. L’information n’a pas été suffisamment faite. Il faut expliquer et encore expliquer », voilà l’amende honorable des prédateurs pris la main dans nos sacs.

Ces quelques mots issus des milieux patronaux énoncent toutes les lignes de césure. Et si c’étaient d’autres sens mis sur les mêmes mots qui avaient agité ce mouvement ? Un autre monde, d’autres goûts. La réussite des communicateurs est, en réalité, totale : les « bloqueurs de facs » les ont tout à fait bien compris. Car pour ce qui est de « prendre des risques » ou d’« être souple », les jeunes de ce début du printemps, tout comme ceux des banlieues en novembre 2005, n’ont certes pas été en reste : « Quand on a déménagé et envahi le local de l’UMP, il suffisait en fait de sonner et de… Tu te sens fort car plus rien ne te retient. Même les confrontations avec les CRS renforcent ton envie de faire, d’y aller », raconte Caroline. Et dans cette époque dite de méfiance et d’isolement : « Ce qui a été positif, ce sont toutes ces rencontres, le vivre ensemble. Un vrai plaisir. Sans se connaître, sans être des amis. C’était touchant tous ces moments dans les AG, lors des blocages avec les salariés et de l’occupation de la fac. C’était incroyable qu’on puisse ainsi tous se parler, défier l’ordre, y aller franco. Les gens n’avaient rien à prouver. On était là et on n’avait aucun compte à rendre. » Sandra : « On s’est réapproprié la fac. On s’est organisé tout seul. » Et Caroline poursuit : « On avait véritablement transformé le décor. On l’avait fait à notre mesure. Pendant les vacances, l’administration a tout nettoyé. Plus de buvettes dans les couloirs, plus d’affiches sur les murs, ce lieu où l’on avait vécu tant de choses, tellement appris, était redevenu un désert. » « Depuis des années, personne ne disait rien, précise Erwann, un autre étudiant d’Aix. Les profs pouvaient dire “les étudiants sont des moutons” et les étudiants notaient sans broncher. On s’est découvert une maturité impensable faite de respect de chacun et d’organisation, de discussions, de propositions d’action. »

S’il est bien vrai que « les patrons sont au service de l’économie » et que « les employeurs emploient du personnel parce qu’ils ont des marchés solvables à satisfaire » (propos d’un blogueur sur le forum de Beur FM), ces jeunes en tirent des conclusions tout autres : « Tu t’oublies, tu ne penses plus seulement à toi, tu penses aux autres, à cette forme soudée. Tu as l’impression d’être utile. Tu es tout le temps en train d’échanger. Tu prends de l’importance par ta seule présence et de celles des autres avec sans cesse cette envie d’échanger et de partager. C’est un truc que j’avais ressenti quand j’étais petite. C’est comme dans les quartiers. On n’est jamais seul. Tu fais partie d’une histoire et pas n’importe laquelle, tu appartiens à ce monde et ça fait sens. On ne se bat plus seulement pour nous, mais aussi pour les autres, tu te soucies de ce que tu laisses, du sens. Puis, tu rêves, tu idéalises des luttes, des combats passés, tu te les appropries, tu prends part à leur histoire, tu penses à ceux qui se sont battus. Ce n’est plus seulement de l’histoire. On participe à leur vie. » À quoi les thuriféraires de la précarité rétorquent : « L’important, c’est de donner aux jeunes le goût de l’effort. Il faut bien qu’ils acquièrent, d’une manière ou d’une autre, une expérience. » De l’effort, de l’expérience, le mouvement en a fourni en effet à pleines suées, mais de « l’autre » manière : « Ce n’étaient pas des vacances, contrairement à ce que disait l’administration. On était dans le bahut de 7 heures à 23 heures. On a tous beaucoup appris. On se remettait sans cesse en question  », explique Camille. Erwan : « Ça a été très fatigant, plus fatigant que les études. Et surtout passionnant.  » « On était tout le temps soucieux, toujours à réfléchir  », ajoute Caroline. Et Sandra précise : « Je n’ai jamais été aussi souvent à la fac. »

Ni amertume, ni rancune ? Juste une sorte de dépression post-mouvement. Le moment n’est pas à l’analyse, mais à la digestion de toutes ces émotions, découvertes et ouvertures. « Les jeunes ont rendu un super service aux vieux qui avaient depuis des années la tête sous l’eau. Ils ont trouvé leur place aux yeux des adultes, affirme un chômeur havrais totalement impliqué dans le mouvement. Les étudiants et lycéens n’étaient pas les plus visés par ce CPE. Je crois qu’ils ont pris ça comme une attaque de plus contre eux, contre tous les jeunes. Et c’est vrai que ces attaques sont de plus en plus nombreuses. Et que les ripostes sont de plus en plus fréquentes, avec des formes différentes et pas toujours aussi massives. » Dans un rapport publié en septembre 2005, l’association Entreprise & Personnel, qui regroupe cent soixante DRH d’entreprises françaises, se montrait confiant dans l’avenir : « Le scénario le plus probable […] repose sur deux hypothèses majeures. Premièrement : les comportements de résignation continueront à l’emporter et à neutraliser les velléités de révolte collective. Deuxièmement : le président de la République et son Premier ministre, avant tout soucieux de préparer l’échéance électorale, pratiqueront une politique à court terme de déminage et d’apaisement facilitant cette apathie sociale. » Bien vu, carton plein ! Les décideurs européens regardent les secousses françaises avec inquiétude, et peut-être ont-ils raison. Le romancier et sociologue britannique Richard Sennett enfonce le clou dans une tribune à Libération (01/04/06) : « La presse britannique vous fait apparaître comme un pays qui est en arrière du mouvement. De mon point de vue, la France est au contraire en train de commencer à donner une réponse au nouveau capitalisme. C’est une avant-première qui, je pense, va s’étendre à d’autres pays.  » Pour l’instant, taupe ou monstre chimérique, l’animal a regagné ses galeries, où erre une humanité que les prédateurs n’ont jamais réussi à résoudre.

Article publié dans CQFD n° 34, mai 2006.
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