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CQFD N°034


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

ON A TROUVÉ UN TRÉSOR

Mis à jour le :15 mai 2006. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


LE MOIS DERNIER, je vous parlais du nouveau plan de suppressions d’emplois qui touche mon usine et tout le groupe dont elle dépend, Grande Paroisse, filiale engrais de Total [1]. Si, dans les petits sites qui vont fermer (à Nantes, Bordeaux, Granville et Oissel) les ouvriers sont assez remontés (beaucoup sont venus manifester devant le patron et au siège de Total), ici, à Rouen, c’est un peu le calme plat. C’est que les sept charrettes successives ont laissé des traces. Et puis, comme dans mon usine il ne s’agit « que » de départs en préretraite, ceux qui vont partir aimeraient plutôt s’en aller tout de suite… En attendant que tout se mette en place, j’avais envie de vous raconter un épisode troublant que j’ai vécu, il y a peu, lors du montage de ma pièce de théâtre [2]. Marie- Hélène, la metteuse en scène, et Valérie, la décoratrice, cherchaient des armoires métalliques pouvant servir au décor. Coup de bol, une rencontre de hasard, Michel, m’a dit : « Je connais un endroit.  » Avec Yves, le régisseur, voilà qu’on se retrouve dans un bâtiment abandonné près du quai de déchargement le long de la Seine. Une usine qui part en morceaux, c’est l’endroit idéal pour se dégoter quelques breloques. Mais ça n’a pas été si simple. Comme si j’arrachais le coeur à certains…

Michel nous attend sur le quai et nous fait entrer dans l’usine par la porte de derrière. Non parce que c’est illégal (ce matériel est destiné à la ferraille et le bâtiment va être détruit la semaine prochaine), mais pour éviter les palabres et la paperasserie. Michel ouvre la porte et nous pénétrons dans les lieux. Il s’agit d’une enfilade de trois pièces : un bureau, un réfectoire et un vestiaire. À en juger par le dernier calendrier accroché au mur, l’endroit est déserté depuis trois ou quatre ans. Depuis qu’on a arrêté de charger et décharger des bateaux. Manifestement, le bâtiment a déjà été maintes fois visité et revisité. Tout ce qu’il était possible de chiper l’a été, même le carrelage mural. Le moindre tube de néon, l’évier, les prises électriques, le matériel de bureau… tout a disparu. Notre récupération va venir s’ajouter à toutes ces prises sur le tas. Les sols et les murs sont recouverts d’une poussière rose, vestige de l’époque où l’usine faisait venir des phosphates du Maroc.

Bizarrement, les six armoires que nous venons prendre sont toutes fermées à clé et n’ont donc pas été inspectées. Peut-être par respect pour les collègues… C’est nous qui allons profaner ces placards, car pour les transporter, il vaut mieux les vider. Ce n’est pas compliqué : il suffit d’un tournevis, la serrure cède du premier coup. Chaque placard ouvert et c’est comme un petit univers qui s’offre à nous, des bouts de vie éparpillés comme dans une boutique de souvenirs. Celui-là est parti en laissant toutes ses affaires : serviette, savons et tubes de crème médicale, il souffrait manifestement de problèmes de peau. Celui-ci entassait des revues de motos, la porte intérieure du placard est constellée d’autocollants de marques de bécanes. Chez un autre, il reste une bouteille de whisky vide, deux jeux de cartes et des photos sorties d’une imprimante PC présentant une bouffe d’atelier en pleine nuit (parmi les gars, j’en reconnais deux). Cet autre encore, sans doute le chef d’équipe, a planté là les agendas distribués chaque début d’année, il y en a quinze et ils n’ont jamais servi. Ailleurs, au milieu des gants de travail en nombre, se trouvent six alarmes pour voitures encore dans leurs étuis, ainsi qu’une collection de la revue Arts & Décorations. Sur la porte de cette armoire, enfin, il y a des photos de filles à poil. C’est fou l’excitation qui nous gagne à la découverte de ces morceaux de vie. Michel, Yves et moi emportons quelques ustensiles, puis nous embarquons les armoires dans l’utilitaire loué pour l’occasion, laissant aux pelleteuses les reliques qu’elles contenaient.

Pourquoi évoquer cet épisode ? Parce qu’en fouillant ces placards désaffectés, nous avons joué aux archéologues. Nous nous sommes attendris un peu et avons ri pas mal en exhumant ces débris et les histoires qu’ils racontent. À part pour celles et ceux qui y travaillent, entrer dans une usine est quasi impossible. Que se passe-t-il derrière ces hauts murs, sous ces fumées et ces odeurs recrachées ? Dans mon usine qui part en petits morceaux et où les plans de suppression d’emplois se suivent les uns après les autres, le fait d’avoir joué à l’archéo me projette dans un futur proche, quand l’usine sera complètement fermée (ce qui arrivera peut-être plus tôt qu’on ne le pense). D’autres viendront sur les lieux. Ils escaladeront les murs, viendront chercher ce qui restera encore à récupérer et peut-être tomberont-ils sur des restes de nous. Sauront-ils ce que cela aura représenté de souffrances et de vies perdues ?

Article publié dans CQFD n° 34, mai 2006.


[1] Lire l’article PUTAIN D’USINE : ON FERME ! paru dans CQFD n°33.

[2] Des nuits en bleus (éditions Libertaires, 2006).





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