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CQFD N°034


AUTRE CAMPAGNE AU MEXIQUE

DU SANG ET DES URNES

Mis à jour le :15 mai 2006. Auteur : Nicolas Arraitz.

Les sbires du président Fox ont la main lourde : à l’approche d’élections que la droite au pouvoir sait perdues, la liste des morts par balles policières ou paramilitaires s’allonge. Contre qui s’acharne-t-on ? L’opposition de centre-gauche, que les sondages donnent gagnante ? Non, contre l’Autre Campagne, une équipée non électorale des zapatistes qui vise à fédérer « ceux d’en bas ».

LE 3 MAI AU MATIN, la police municipale expulse huit fleuristes ambulants du marché de Texcoco, grande banlieue de Mexico. La population prend fait et cause pour les vendeurs : le maire (PRD, centre-gauche), prétend déplacer ce marché populaire « dans un lieu plus commode  » pour livrer la place à Wal-Mart, le n°1 mondial de la grande distribution. Le combat est acharné. Cocktails molotov contre grenades, machettes contre balles réelles… Un garçon de quatorze ans est tué. Après une longue bataille, les forces de l’ordre se retirent. Onze policiers sont retenus dans le quartier de San Salvador Atenco. Des barricades bloquent les accès. À l’aube, trois mille anti-émeutes prennent Atenco d’assaut. Ils font irruption dans les maisons, bastonnent sans distinction hommes, femmes, vieillards et enfants. Les gens, couverts de sang, sont traînés vers les fourgons, où nombre de femmes subissent des viols. On compte plus de 270 personnes arrêtées ou disparues, chiffre qui contredit la version officielle parlant d’un groupe réduit d’activistes manipulés par l’EZLN.

Le bruit que font des centaines de machettes raclant l’asphalte, ça fait mal aux dents. Ces mêmes machettes brandies dans un simulacre de charge contre la police, ça impressionne. En 2001, Atenco devient célèbre avec sa résistance à un mégaprojet gouvernemental : cinq mille hectares de terres communales devaient être expropriées pour y construire un aéroport international. Crispés sur leurs acquis, les paysans n’admettent pas d’être dépossédés de leurs terrains pour qu’y atterrissent des avions qu’eux n’utiliseront jamais. Après plusieurs mois de bagarre, le projet capote. Le 25 avril dernier, le délégué Zéro (subcomandante Marcos) est reçu à Atenco par le Frente de Pueblos en Defensa de la Tierra, artisan de la victoire de 2001 et adhérent à la 6e Déclaration de la forêt Lacandone, qui réaffirme la défiance zapatiste envers tout pouvoir séparé. Le 1er mai, Marcos et ceux d’Atenco marchent ensemble jusque devant le palais national. Là, l’encagoulé déclare devant des dizaines de milliers de manifestants qu’« il ne suffit plus de se battre pour la démocratie syndicale et des augmentations de salaires, mais qu’il faut arracher les moyens de production aux capitalistes  ». L’Autre Campagne, non électorale, a été lancée par l’EZLN en association avec d’autres mouvements sociaux, pour faire entendre la voix de « ceux d’en bas » dans la cacophonie du marketing électoral. Une façon de s’inscrire dans la tendance générale qui traverse l’Amérique latine aujourd’hui. Partout ou presque, la gauche a le vent en poupe. Mais partout le système économique pèse de tout son poids.

« Ce n’est pas d’en haut qu’on renverse une pyramide »

Au Brésil, en Argentine, au Chili, la gauche au pouvoir est réaliste : ses mesures cosmétiques visent à ce que rien ne change. Au Vénézuela et en Bolivie, de forts mouvements populaires ont parié sur un leader charismatique pour faire bouger les choses. Au Mexique, un candidat style Lula, López Obrador (PRD), est favori dans les sondages. Refusant obstinément d’intégrer un jeu politique corrompu et corrupteur, les zapatistes affirment eux que ce n’est pas d’en haut qu’on renverse une pyramide. Vengeance d’un pouvoir humilié par sa défaite dans le projet d’aéroport ? Volonté de faire payer l’alliance avec l’EZLN ? La brutalité de la répression à Atenco n’est pas un cas à part. Deux mineurs en grève ont été abattus par la police dans le Michoacán juste après le passage de la caravane zapatiste. Sur la côte de Oaxaca, un militant indien a été assassiné alors qu’il se rendait au Congrès national indigène, participant aussi à l’Autre Campagne… De nombreux barrages ont paralysé les points névralgiques de la capitale pour exiger la libération des détenus. L’EZLN a décrété l’alerte rouge. Tous les candidats à la présidence condamnent la violence… des révoltés d’Atenco. Les télévisions passent en boucle des images de paysans rouant de coups des flics au sol et de riverains remerciant la police… López Obrador se dédouane en déclarant que les habitants d’Atenco lui « ont tourné le dos  ». La classe politique fait bloc contre la vague de sympathie que suscite l’initiative zapatiste, espérant l’acculer dans un radicalisme effrayant. L’Église s’y met aussi, reprochant à ceux d’Atenco et aux partisans de l’Autre Campagne d’être « des groupes qui luttent pour des intérêts mesquins qui n’ont rien à voir avec le bien commun  »…

Urnes ou machettes ? Est-ce la rue ou l’État qui doit gouverner ? Là-bas comme ici, la question est déjà un aveu : la société et l’État ne vont pas dans le même sens. Le Mexique a été séquestré pendant soixante-dix ans par un parti unique, puis livré clés en main à une droite pro-Bush qui s’est discréditée durablement en un seul mandat. La dernière solution du système, c’est López Obrador. À Atenco comme dans les communautés chiapanèques, on sait que la gauche au pouvoir aura plus de marge que Fox pour imposer la même horreur économique. Cependant, l’Autre Campagne ne prône pas l’abstention, mais la mise en oeuvre dès maintenant du changement social, depuis la base de la pyramide. John Holloway, un Irlandais compagnon des zapatistes, est allé expliquer ce choix au forum social de Caracas : « Notre pouvoir n’est pas le même que le leur. Loin de là. Notre pouvoir est le pouvoir-faire, le pouvoir créatif. Notre pouvoir-faire est le pouvoir de produire et reproduire la vie, mais aussi le pouvoir de faire les choses d’une autre manière, le pouvoir de changer le monde. Voilà le pouvoir que nous sentons dans un événement de changement : une confiance collective dans le fait que nous pouvons faire les choses autrement. Notre pouvoir est un pouvoir collectif, un pouvoir social.  »

Article publié dans CQFD n° 34, mai 2006.






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