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CQFD N°035


Y A PAS QU’EN ALLEMAGNE

CACHEZ CES PUTES !

Mis à jour le :15 juin 2006. Auteur : François Maliet.

Pendant que les regards se braquent sur les bordels du Mondial de foot, les violences continuent de pleuvoir sur les prostituées de France, criminalisées par la loi et harcelées par les flics. Au point que certaines ont à nouveau besoin de la protectoin d’un mac. Reportage à Lyon.

« HIER JE SUIS RESTÉE CINQ HEURES à me cailler, juste pour cinquante euros  », confie Samantha [1], la trentaine fatiguée. Porte-jarretelles et minijupe ne constituent pas la tenue idéale en cette fin de mai frileuse, mais on tapine rarement en col roulé… Avec Clément Pluchery, de l’association lyonnaise Cabiria, nous sommes sur le quai Rambaud où travaillent filles et travelos. Leurs camionnettes, collées les unes aux autres, sont alignées dans ce cul-de- sac entre Saône, terrain vague et grues de chantier. Elles y sont tolérées, mais devront sûrement déguerpir une fois terminée la réhabilitation du quartier, histoire de préserver les nouveaux riverains de probables « troubles à l’ordre public ». Une Black, qui a reconnu la Kangoo de l’assoc’ depuis son camion, hèle Clément : « J’ai bien cru que tu ne dirais pas bonjour !  » Il s’arrête, papote et lui refile une poignée de préservatifs et du gel lubrifiant. Cette association de santé communautaire existe depuis 1993. « Communautaire » signifie que le public concerné fait partie de la structure, d’ailleurs on trouve autant de prostituées que de travailleurs sociaux parmi les salariés : Diane, qui conduira ce soir le camping-car de Cabiria, est une grande blonde à la poitrine généreuse et « homme de naissance ». Depuis treize ans, ils vont à la rencontre des tapineuses deux à trois soirs par semaines, offrant capotes, caoua et une petite pause entre deux passes pendant laquelle « on laisse la parole, on écoute  », pour mieux connaître leur vécu, leurs attentes, ainsi que les derniers emmerdements en date. Cabiria travaille en priorité sur la prévention des risques sanitaires et le soutien aux femmes migrantes, un rôle que d’autres structures n’assument pas, de peur de « cautionner la prostitution et le trafic  », comme le souligne Corinne Monnet, salariée à Cabiria. Un commerce vivement dénoncé alors que s’ouvre la Coupe du monde de foot en Allemagne, avec ses bordels spéciaux pour supporters. Mais Cabiria n’a été que rarement confrontée à cette « mafia mondiale de trafiquants  » dont les médias font leur miel. Pour l’ethnologue Catherine Deschamps, il y a bien des proxos, mais « ils ne participent pas à ce réseau qu’on voudrait nous faire croire opaque et gigantesque  » [2].« On apprend, au contact des migrantes, que le plus souvent elles ont voyagé avec l’aide de passeurs. Les mêmes qui acheminent n’importe quel clandestin  », confirme Corinne. Selon leurs recherches menées de 2002 à 2004, plus de 80 % des migrantes rencontrées disent avoir quitté leur pays volontairement. « Lorsqu’elles arrivent, elles tapinent pour payer leur passeur, qui devient leur mac. Et certaines s’en débarrassent une fois la dette remboursée  », avance Corinne. « Une jeune Albanaise n’aura pas d’autorisation légale pour venir. Il lui reste le passage clando, et c’est 5 000 euros  », complète Linda.

La lutte contre le trafic a servi de prétexte rêvé au volet prostitution de la loi « sur la sécurité intérieure » de 2003, qui institue le délit de racolage passif, passible de deux mois de prison et 3 750 euros d’amende. En complément de cette répression accrue, la loi promet aux prostituées sans papiers l’octroi d’un titre de séjour de six mois si elles dénoncent leur proxénète - ou comment créer un nouvel outil contre l’immigration clandestine… Sauf que « beaucoup de filles considèrent leur passeur comme quelqu’un qui leur a rendu service. Et ce dernier est souvent resté au pays, en contact avec la famille qui s’est parfois portée caution. » Ces accointances n’incitent pas à se mettre à table : « À Lyon, en 2005, il n’y a que trois filles qui ont dénoncé leur mac  », souligne Corinne. Mais si la loi Sarkozy échoue à faire coffrer passeurset proxo, elle réussit en revanche avec brio à pourrir la vie des victimes : « La loi de 2003 a criminalisé les personnes prostituées et elles sont plus emmerdées qu’auparavant, que ce soit par les clients, les passants ou les flics.  » Les tuniques bleues se montrent d’un particulière nocivité. Corinne explique « qu’avant, elles n’avaient affaire qu’aux Moeurs, maintenant elles ont toutes les polices sur le dos  ». Contrôles et gardes à vue assorties de « violences, humiliations et insultes  » sont monnaie courante. « Un jour, ils n’ont pas rendu la jupe d’un travelo à la fin de sa garde à vue : il est sorti du commissariat en string, à midi  », raconte Clément. Quant à faire appel aux forces de l’ordre quand on est une - « délinquante », mieux vaut y réfléchir à deux fois : « Mi-mai, à Grenoble, trois mecs ont emmené une fille et l’ont violée. Elle a décidé de porter plainte, mais les flics ne voulaient pas recevoir sa plainte, ils voulaient l’envoyer aux Moeurs alors que ça n’a rien à voir. Ensuite, ils ont insisté pour savoir si elle avait été déchirée ou pas…  » Une pute violée, pour les flics, ça fait partie du métier. Clément s’interroge : « Ils sont formés à Abou Ghraïb, ces gens, ou quoi ? » Toutes les filles le disent : la loi de 2003 est devenue leur principale pourvoyeuse d’insécurité. Au point que celles « qui avaient acquis leur indépendance financière  » se retrouvent parfois à appeler au secours d’anciens « protecteurs » qui, pour le coup, font vraiment office de chaperons. Fortiche, le législateur : il prétendait karchériser les macs, résultat, il leur déroule le tapis rouge. Mais il est plus commode de vitupérer les bordels allemands que l’idiotie des lois françaises.

Article publié dans CQFD n° 35, juin 2006.


[1] Son nom de scène a été changé.

[2] Le sexe et l’argent des trottoirs, Catherine Deschamps, Hachette Littératures, 2006.





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