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CQFD N°035


APARTHEID MODERNE À JÉRUSALEM

AU BUREAU DES LAMENTATIONS

Mis à jour le :15 juin 2006. Auteur : Lucie Breilh.

Pour obtenir l’autorisation de ne pas se faire expulser de chez eux, les Palestiniens de Jérusalem-Est doivent se faire homologuer par un bureau spécial du ministère de l’Intérieur. Créée en 1967, cette officine de contrôle vient d’être transférée dans un quartier arabe de la ville. Reportage chez les bureaucrates de l’occupation.

LE NOUVEAU BÂTIMENT est moderne, spacieux et propre. Aucune comparaison avec les deux guichets ouverts quatre heures en matinée qui répondaient auparavant aux besoins de tous les Palestiniens de la ville. L’image routinière d’une foule compacte de tous âges, piétinant des heures en plein air derrière des grilles, tel du bétail, n’est plus qu’un mauvais souvenir. L’État d’Israël souhaite-t-il traiter la population arabe de manière plus décente ? Ce serait une méprise. Ce déménagement s’inscrit en fait dans le cadre de l’intensification de la colonisation de Jérusalem-Est, marquée ces dernières semaines par la poursuite de la construction du mur de séparation qui impose de nouvelles frontières à la ville arabe. L’humiliation de mendier des papiers pour être autorisé à résider dans sa propre ville se déroule désormais loin des regards… La vocation de cette officine ministérielle flambant neuve, ouverte il y a trois mois dans le quartier arabe de Wadi el-Joz, est surtout d’y attirer les habitants afin de mieux les trier et d’annuler, pour un certain nombre d’entre eux, leur droit de résidence à Jérusalem. Beaucoup en effet circulent aujourd’hui avec des cartes d’identité périmées. Délivrées par le ministère à tous les résidents de Jérusalem-Est, elles accordent en théorie un libre déplacement en Israël et dans les territoires occupés. Posséder un second domicile à Jérusalem est donc un moyen que beaucoup de Palestiniens ont choisi depuis les années 1990 pour conserver ce précieux sésame. Du coup, l’armée israélienne entreprend depuis plusieurs semaines, de jour comme de nuit, de recenser la population des quartiers qui seront bientôt derrière le mur. Les résidents de Jérusalem-Est surpris à y habiter se font confisquer leurs cartes et leurs maisons. Pour éviter ça, certains se terrent chez eux, volets clos, tandis que d’autres préfèrent par prudence ne plus quitter la ville.

J’accompagne dans ce nouveau bureau un ami palestinien pour le renouvellement de sa carte d’identité. Il est encouragé par les rumeurs concernant l’attente, censée ne pas dépasser une heure. Il nous faudra en fait patienter trois heures. Et subir, avant de pénétrer dans la bâtisse, un contrôle de sécurité en bonne et due forme. À l’intérieur, les espaces publics ne sont meublés que de chaises, les murs sont nus. L’ambiance est carcérale. Partout des caméras, des agents de sécurité armés jusqu’aux dents. La salle d’attente indiquée à l’accueil comprend huit guichets et un panneau lumineux qui semble en panne. Les numéros progressent au compte-gouttes : sept chiffres en une heure. Les trois cents personnes qui patientent comme nous sont figées sur leurs sièges, à l’exception de quelques-unes qui font les cent pas. Personne ne s’impatiente. Les agents de sécurité qui patrouillent sans cesse veillent au grain : interdiction de rester debout et de bavarder près des couloirs et des escaliers, interdiction formelle aussi de protester. Un homme d’une quarantaine d’années, exaspéré, prend soudain son courage à deux mains, le ton monte. L’employée israélienne prise à partie réplique : « C’est encore toi, arrête de faire chier, tu viens toujours avec le même discours depuis ce matin !  » Tout rentre dans l’ordre grâce à l’intervention immédiate de la sécurité, qui le somme de retourner s’asseoir sous peine d’être éconduit. L’homme récidive un quart d’heure plus tard. Tandis qu’il est escorté vers la sortie, ses cris se perdent dans le lointain : « Je vous emmerde, votre État n’est pas légal, je ne reviendrai pas !  » Il repart avec ses papiers et ses formulaires, chanceux que ceux-ci ne lui aient pas été confisqués et transférés au commissariat. Seul un long interrogatoire, parfois musclé, permet alors de les récupérer.

Des interrogatoires, il y en a ici aussi. Pour vérifier la résidence à Jérusalem, il y a les questions posées à l’accueil, celles aussi qu’inflige un agent des Renseignements généraux qui fait mine de parler de la pluie et du beau temps pour tuer l’attente. C’est ainsi que mon ami se voit questionner, autour du distributeur d’eau, sur le climat qu’il fait actuellement à l’étranger. Ma présence à ses côtés y est peut-être pour quelque chose. C’est en tous cas un moyen détourné de déterminer s’il réside vraiment dans le pays. Las de poireauter, mon ami décide de demander poliment des précisions auprès d’un guichet. On lui répond qu’il ne doit pas attendre l’affichage de son numéro mais déposer sa demande et attendre d’être appelé par son nom. Voilà élucidée la raison de tant d’immobilisme : on nous a mal renseignés… Notre patience commence enfin à porter ses fruits. Après une heure et demie de vérification des justificatifs, mon ami obtient finalement sa carte, imprimée et plastifiée en trois minutes sous nos yeux. Je récupère de mon côté mes prises électriques d’ordinateur, confisquées à l’entrée. Derrière nous, des dizaines de personnes arrivées deux ou trois heures avant nous attendent encore.

Article publié dans CQFD n° 35, juin 2006.






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