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CQFD N°035


DES JOURNALISTES US DÉGOMMENT LA PROPAGANDE ANTITERRORISTE

LA CROISADE DES CHARLATANS

Mis à jour le :15 juin 2006. Auteur : Kristina Borjesson.

Non, les journalistes américains n’ont pas tous le doigt sur la couture du pantalon. Dans un livre d’entretiens paru ce mois-ci, Media Control [1], huit grands noms de la presse US révèlent l’ampleur du lavage de cerveaux dont leurs journaux se sont rendus complices dans les mois qui ont précédé l’invasion de l’Irak. Avec une crudité rare, ils délivrent de nouveaux détails sur la tyrannie du mensonge dans l’Axe du Bien. Morceaux choisis.

James Bamford, journaliste free-lance, spécialiste du renseignement :

« Ils mentent comme des arracheurs de dents »

LA TÉLÉVISION ET LA PRESSE ÉCRITE ont été aussi lamentables l’une que l’autre. Les quelques rares journalistes qui essayaient de faire correctement leur travail ramaient à contre-courant dans un milieu sclérosé qui avalait sans broncher les mensonges belliqueux de l’administration Bush. […] Du temps où je travaillais pour la presse quotidienne, je me disais qu’un journaliste doit toujours prendre le contre-pied de ce qu’on lui dit. Si le gouvernement dit « blanc », on doit aller voir s’il n’y a pas un peu de noir là-dessous. Les journaux comme le New York Times s’en gardaient bien : ils essayaient de trouver encore plus de blanc pour faire plaisir à l’administration. On aurait dit que celle-ci jouait au chef d’orchestre, avec les hommes de presse dans le rôle des violonistes. L’administration a donné le coup d’envoi en prétendant que les Irakiens allaient nous attaquer et le Congrès a suivi. Les médias auraient dû freiner des quatre fers, au lieu de ça ils ont appuyé sur le champignon.

[…] Je vais vous donner un bon exemple des mensonges inventés en haut lieu pour la bonne cause. Le vice-président Cheney a souvent parlé d’une rencontre à Prague entre Mohammed Atta, le pirate de l’air du 11-Septembre, et un représentant de Saddam Hussein. Il voulait à toute force établir un lien entre l’Irak et les attentats contre les Twin Towers. La CIA et le FBI avaient pourtant tous deux conclu qu’il n’y avait pas la moindre preuve que cette rencontre ait jamais eu lieu. Imaginez un peu : les deux agences les plus pointues dans le domaine du renseignement enquêtent sur votre histoire et vous expliquent que c’est du roman, mais vous, vous continuez imperturbablement à servir le même bobard à vos administrés… La CIA et le FBI ne vont tout de même pas convoquer une conférence de presse pour dire que le vice-président est un fieffé menteur ! Au mieux, elles pourront tuyauter deux ou trois pisse-copies, mais c’est tout.

Bref, l’administration voulait faire croire que l’Irak représentait un grave danger, qu’Hussein avait des liens avec Al-Qaïda et qu’il était sur le point de nous attaquer. Or ce n’est pas ce que rapportait la CIA, bien au contraire ! […] Parmi les principales personnalités qui s’acharnaient à propager ce genre de fables, il y avait le ministre de la Défense Donald Rumsfeld et ses acolytes : Douglas Feith, à l’époque sous-secrétaire à la Défense chargé des questions politiques, et Paul Wolfowitz, alors vice-ministre de la Défense. Pour faire pièce aux informations de la CIA, pas assez alarmistes à leur goût, ils ont monté leur cellule à eux : le Groupe d’évaluation de la politique antiterroriste, composé d’une poignée de fidèles dépendant de David Wurmser, conseiller de Cheney pour le Moyen-Orient. Wurmser est un néoconservateur de la plus belle eau, associé de longue date de Douglas Feith. Tous ces gens militaient en faveur d’une guerre au Proche-Orient depuis le milieu des années quatre-vingt-dix. Leur rêve, c’était qu’on aille faire le coup de poing en Irak. Le groupe de politique antiterroriste a soigneusement récupéré les informations que la CIA jugeaient peu fiables ou erronées, comme le faux rapport sur le Niger, après quoi l’administration ébruitait ces informations, ce qui leur conférait un semblant de vérité. C’est le côté le plus dangereux de toute l’affaire, ce tri partisan des renseignements dans un but politique précis.

Pourquoi Wurmser et Feith voulaient-ils attaquer l’Irak ?

C’est une des composantes de l’idéologie néoconservatrice. Ils se sont fixés pour objectif de refaire la carte du Proche-Orient. Israël leur tient particulièrement à coeur. En1996, Feith, Wurmser et l’ancien directeur du Defense Policy Board Richard Perle - tous trois architectes de la guerre en Irak - faisaient partie d’un petit groupe qui a rédigé un document intitulé « Rupture nette : une nouvelle stratégie pour sécuriser le royaume ». Il s’agissait d’un programme de politique étrangère pour Israël. Richard Perle l’a remis à Benjamin Netanyahou, qui venait d’être élu Premier ministre. Dans « Rupture nette », ils recommandaient qu’Israël envahisse l’Irak, chasse Saddam Hussein, installe un pantin à sa place puis continue avec la Syrie, l’Iran et tous les autres pays jugés menaçants.

Le plan tablait sur un soutien indéfectible des États- Unis. Il proposait même un prétexte en or : supprimer l’infrastructure syrienne de contrefaçon et de trafic de drogue au Liban. Mais comme ils n’étaient plus au pouvoir, personne ne leur a accordé le moindre crédit. Deux ans plus tard, en 1998, dix-huit des néoconservateurs les plus en vue, y compris Wolfowitz, Perle et Rumsfeld, ont adressé une lettre à Clinton lui expliquant qu’en refusant d’attaquer l’Irak, il compromettait la sécurité des États-Unis. Mais voilà qu’en janvier 2001 ils arrivent enfin aux affaires. Dès que Bush entre en fonction, Wurmser rédige un article recommandant aux États-Unis et à Israël de déclencher une guerre au Proche-Orient et d’attaquer Bagdad, Damas et Téhéran. Dans ce texte écrit pour le compte de l’American Enterprise Institute, un groupe de pression néoconservateur, on peut lire que les « crises présentent des opportunités  »…

Là-dessus arrive le 11-Septembre. Feith appelle Wurmser et l’installe à la tête de la petite cellule chargée de trier les renseignements qui leur parviennent sur l’Irak afin de promouvoir la guerre. L’après-midi même du 11-Septembre, alors que le Pentagone, où il se trouvait, était encore en flammes, Rumsfeld explique à ses collaborateurs que d’après les informations émanant de la CIA et de la NSA, le responsable des attentats est vraisemblablement Oussama Ben Laden. Mais il leur réclame « de meilleures infos rapidement ; juger si assez bonnes pour attaquer aussi S.H. [Saddam Hussein]. Pas seulement OBL [Oussama Ben Laden]. » Lors de la première réunion à Camp David après le 11-Septembre, tout le monde parle de l’Afghanistan et de Ben Laden. Wolfowitz, lui, parle de l’Irak. Petit à petit, l’administration se met à promouvoir une mentalité patriotarde tout en affirmant qu’on n’a plus le droit de la critiquer. Elle y gagne une marge de manoeuvre qui lui permet de laisser pourrir la situation. Selon un témoignage récent du directeur de la CIA, Peter Goss, notre guerre en Irak est en train de créer plus de terrorisme qu’il n’y en a jamais eu. Les membres de l’administration Bush mentent comme des arracheurs de dents.

Propos recueillis par Kristina Borjesson


Paul Krugman, chroniqueur au New York Times :

« Une couverture en or »

SI LES NÉOCONSERVATEURS obtiennent ce qu’ils veulent, les classes moyennes et populaires seront réduites au désespoir. Seuls les riches s’en sortiront bien. Si vous êtes un gros banquier d’affaires, par exemple, non seulement vous paierez beaucoup moins d’impôts, mais vous gagnerez encore plus d’argent grâce à la gabegie des fonds de pension, sans que les organismes de réglementation viennent y fourrer leur nez. Nous retournerons à une société sans filet de protection pour les plus démunis. Quiconque ne vit pas dans l’opulence crèvera s’il tombe malade.[…] La guerre contre le terrorisme est une couverture en or. Elle permet de stimuler le patriotisme de la population et de parer à toute critique. Des députés républicains ont été jusqu’à dire : « Nous devons voter pour la privatisation du régime des retraites, parce que c’est ce que le président souhaite. S’il n’obtient pas ce qu’il veut, cela portera atteinte à son autorité et entamera ses capacités à mener la guerre contre le terrorisme. » Ce qui revient à dire : « Si nous ne privatisons pas le régime des retraites, Ben Laden aura gagné.  »

Propos recueillis par K. B.



John MacArthur, directeur de Harper’s Magazine :

« Le comportement des médias a été méprisable »

LA FAÇON DONT LES MÉDIAS se sont comportés juste avant la deuxième guerre du Golfe et l’invasion de l’Irak est méprisable. Il faut remonter aux années qui ont précédé le Vietnam pour retrouver une presse aussi médiocre. Les médias américains ont gobé, régurgité et amplifié absolument tous les mensonges de l’administration Bush, à commencer par la conférence de presse qu’il a tenue le 7 septembre 2002. Ce jour-là, accompagné de Tony Blair, George Bush évoque un nouveau rapport de l’AIE selon lequel il ne faudrait pas six mois à Saddam Hussein pour acquérir la bombe atomique. Or ce rapport n’a jamais existé. Très peu de journalistes l’ont signalé à l’époque. C’était pourtant un fameux scoop : « Le président cite un rapport imaginaire avertissant de l’imminence d’un holocauste nucléaire.  » Mais personne n’en a soufflé mot.

[…] Un bon exemple de ce que les médias américains peuvent produire de pire, c’est l’histoire du déboulonnage de la statue de Saddam Hussein juste après la prétendue libération de Bagdad. Tous ceux qui ont vu la photo sur Internet ont pu constater qu’il y avait très peu de monde sur la place et que c’est l’armée américaine qui a dû abattre la statue. Ce n’était qu’une mise en scène organisée pour la plus grande gloire de nos troufoins, en prévision de la campagne pour la réélection de George W. Bush. Il y a même eu un miniscandale parce qu’un soldat était monté sur la statue pour y planter le drapeau américain avant de s’exclamer : « Oh, je me suis trompé, c’est le drapeau irakien que je devais mettre.  » Évidemment, ce n’était pas une erreur mais un geste délibéré. Ils voulaient deux prises de vue pour les spots publicitaires qu’ils comptaient diffuser au cours de la campagne électorale de Bush. Ils ne savaient pas encore s’ils allaient utiliser le drapeau irakien, le drapeau américain ou les deux, et ils voulaient se garder le choix pour plus tard. Tous ceux qui se trouvaient sur la place ce jour-là savaient qu’il s’agissait d’une mise en scène montée de toutes pièces pour la télévision. Pourtant, ils ont tous prétendu que l’événement avait suscité un enthousiasme énorme, que les foules acclamaient la libération de Bagdad et la chute du dictateur. On est en droit de se poser la question : qu’est-ce qui les a poussé à valider cette fable ?

Propos recueillis par K. B.


Chris Hedges, ancien grand reporter au New York Times :

« La Palestine derrière un mur de verre »

SI L’ON COMPARAIT les restrictions imposées aux Noirs sud-africains sous le régime de l’apartheid à celles que subissent les Palestiniens sous occupation israélienne, on verrait qu’il n’y a partiquement aucune différence. Or personne ne se soucie des souffrances du peuple palestinien. C’est une énorme lacune dans le traitement de l’information aux États-Unis, qui nous empêche de comprendre les racines de la rage qui couve contre nous au Proche-Orient. Il ne faut pas oublier que lorsqu’il y a une attaque aérienne à Gaza, dans des camps de réfugiés palestiniens comme Khan Younès, ce sont des F16 ou des hélicoptères Apache qui leur tirent dessus avec des armes bien de chez nous. Ne pas oublier non plus que nous donnons trois milliards de dollars par an aux Israéliens, et plus de dix milliards de dollars en garanties d’emprunt. Sans ces garanties, leur occupation cesserait d’elle-même. Nous sommes donc complices de ce qui se passe, mais nos médias font semblant de l’ignorer.

Depuis 1967, les Palestiniens sont soumis à une occupation épouvantable. Ils ont plaidé, supplié, cajolé. Ils ont demandé, aux Nations unies et ailleurs, que le monde leur prête une oreilel plus attentive. Mais c’est comme si on les avait parqués derrière un énorme mur de verre. On passe devant, on n’entend pas leurs cris, on ne leur jette pas le moindre regard. À croire qu’ils sont invisibles. Après des dizaines d’années de mauvais traitements, d’indignités et d’humiliations, ils ont surgi à travers le mur de verre, fous de rage, le visage dégoulinant de sang et nous, nous avons paniqué. Nous n’avions qu’une envie : nous débarrasser d’eux. Je pense que notre incapacité à comprendre ce qu’ils subissent depuis si longtemps a des conséquences graves.[…] Nous ne nous débarrasserons pas de la résistance irakienne en bombardant Falloujah. Et les Israéliens ne feront pas taire l’opposition en lâchant des bombes à fragmentation ou des obus de mortier sur les camps de réfugiés.

Au cours de l’été 2001, j’ai pris huit jours de congé pour me rendre à Khan Younès, un camp de réfugiés palestiniens dans la bande de Gaza. Ce camp forme un fer à cheval entouré de colonies israéliennes qui arrivent pratiquement jusqu’au grillage. Le premier jour, dans l’après-midi, j’ai entendu le haut-parleur d’une jeep de l’armée israélienne : « Ta-al, ta-al », ce qui veut dire « venez » en arabe. Puis les soldats israéliens ont commencé à insulter de jeunes Palestiniens qui jouaient au foot : «  Ibn sharmouta  » (« fils de pute ») et autres horreurs de ce genre. Les gamins, âgés à peine de dix ou onze ans, se sont mis à jeter des pierres sur la jeep, qui était blindée et se trouvait de surcroît derrière une clôture électrifiée. Il y avait peu de chances que les cailloux l’atteignent ou lui fassent mal ! Les soldats sont sortis de la jeep et se sont mis à tirer à balles réelles sur les enfants. J’étais pétrifié. Même à Sarajevo, où des tireurs embusqués abattaient des gamins, je n’avais jamais vu des militaires provoquer des gosses pour les attirer dans un piège puis leur tirer dessus comme des lapins. J’y suis retourné tous les jours, et chaque après-midi la scène s’est répétée.

J’ai assisté aux funérailles de tous les enfants tués, je suis allé voir à l’hôpital ceux qui étaient blessés. J’ai pris soin de noter le nom de chaque victime, ainsi que le lieu et la date des tirs reçus, et j’ai tout balancé dans un article qui a fait la une du Harper’s Magazine le 1er octobre 2001. Les réactions ont été hystériques. Les Israéliens étaient fous de rage, de même que leurs partisans aux États-Unis, mais ils ne pouvaient rien contre mon reportage, qui était en béton. Alors ils m’ont attaqué personnellement, en tant que journaliste mais aussi en tant qu’individu. Chaque fois que je donnais une conférence dans une fac, elle devait engager des vigiles supplémentaires pour faire face aux manifestations lancées contre moi. Les appareils électroniques étaient interdits, personne n’avait le droit d’entrer ou de sortir de la salle pendant mon topo, tellement la tension était vive. Cela montre bien l’étendue de notre ignorance. J’ai fini par comprendre que si je suscitais une colère aussi viscérale, c’est parce que je ne me contentais pas de rapporter quelques vérités déplaisantes sur l’occupation, mais que je retournais le joker que les partisans d’Israël brandissent à chaque fois, à savoir leur statut de victimes. À Gaza, les victimes étaient palestiniennes, pas israéliennes.

Si vous étiez propriétaire d’une chaîne de télévision, comment couvririez-vous la guerre d’Irak ?

Je donnerais des caméras à des musulmans irakiens, je les enverrais à Falloujah pour filmer les GI et je laisserais les Américains regarder ce que font leurs compatriotes à l’autre bout de la planète. […] Je pense qu’on ne peut comprendre la guerre que si on la voit sous l’angle des victimes. Tant qu’on aura des images violentes, l’érotisation de la violence, la fascination qu’elle exerce obscurciront le message. C’est comme si pour dénoncer la pornographie, on faisait un film bourré d’images pornographiques. La meilleure façon de comprendre la guerre, c’est de montrer non pas les scènes de violence elles-mêmes mais leur impact sur les victimes. Si l’on infligeait à nos concitoyens des images montrant ce que la guerre fait aux innocents, et même aux jeunes soldats, je pense qu’ils finiraient par comprendre qu’elle n’a rien d’une entreprise glorieuse. […]

Vous allez repartir ?

Non.

Vous en avez assez ?

Oui. Ce qui me passoinne aujourd’hui, c’est de faire la lessive et de dire à ma fille d’aller prendre son bain.

Propos recueillis par K. B.

Article publié dans CQFD n° 35, juin 2006.
Lire également les articles ARME DE DÉRISION MASSIVE et ANTHOLOGIE DE LA WAR ON TERROR parus dans le même numéro.


[1] Media Control - huit grands journalistes américains résistent aux pressions de l’administration Bush, par Kristina Borjesson (Éditions des Arènes, Paris). Morceaux choisis publiés avec l’autorisation de l’éditeur, merci à lui.





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