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CQFD N°035



LE CHALAND QUI PASSE

Mis à jour le :15 juin 2006. Auteur : Anatole Istria.

« Au fil de l’eau point de serment, ce n’est que sur terre qu’on ment  », chantait Lys Gauty dans L’Atalante. Déjouant les sirènes de la consommation de masse, de durs marins d’anarchie douce de l’asso « Remises à flots » réinventent les canaux de relations et d’échanges humains.

Un ami vigneron du Vaucluse me tend un jour une plaquette d’une association « en faveur du transport fluvial en général et du gabarit Freycinet en particulier  ». « Ce sont des copains, me dit-il, ils ont mis en place un système de transport de produits d’alimentation par péniche pour contrecarrer le système de la grande distribution. » Le transport fluvial ayant été délaissé depuis belle lurette au profit du camion et du fret ferroviaire, en voilà qui rament à contre-courant ! La charte de « Remises à flots » souligne qu’il ne s’agit pas de « créer un type nouveau de commerce “cool”, [mais] de camper sur des territoires peuplés d’égaux . »

Je prends contact pour rencontrer ces mariniers hors-circuit, qui ne semblent connaître CQFD que de loin : « Ouais, ouais, je crois voir… Okay ! Ça aurait été Libération, on aurait refusé  », me prévient Suno au téléphone. Bien que les cardans de la voiture montrent des signes de fin de vie - le garagiste de Sète m’avait prévenu : « Vous pouvez encore rouler mais c’est pas sûr que vous arriviez  » -, je me pointe sain et sauf au rendez-vous du côté de Béziers. La tramontane souffle fort sur le canal du Midi. Suno m’accueille et me fait le topo. Des petits producteurs de vin du Roussillon et du pays catalan, d’huile d’olive, de conserves, de fromages et de produits de la ruche leur livrent les denrées qu’ils acheminent une fois l’an à date fixe jusqu’à Paris et sa région [1]. Là, les « clients » viennent chercher leurs commandes et partager un moment de convivencia, comme on dit en catalan. « Nous, on assure le transport des denrées. On peut charger jusqu’à quarante tonnes. L’idéal est que les gens s’organisent entre eux pour la distribution. » Un peu comme les marchés paysans, genre Amap®, où des groupes de consommateurs urbains se mettent en cheville avec une ferme et décident ensemble de l’approvisionnement sur la durée. Je demande à Suno si l’activité de Remises à flots leur assure la pitance. « Pour gagner notre vie on transporte des classes vertes le reste de l’année.  » Le profit n’est pas leur tasse de thé. Idem pour la publicité, la discrétion sied mieux aux expériences subtiles et affinitaires.

Ce soir-là un petit spectacle fraîchement monté est présenté pour la première fois sur le toit de la péniche. Les spectateurs sont sur le pont. La petite troupe « Théâtre embarque » nous joue trois saynètes bien léchées. La première évoque une mutinerie pirate où l’on récite « Voyelles » de Rimbaud. La seconde voit un technocrate moderne, qui veut transformer le vin en yaourt, en prise avec une tempête marine et conjugale. La troisième enfin retrace les chemins inconnus des révolutions du siècle passé, à la recherche d’un certain Léon (rien à voir avec le piolétisé de Mexico). La péniche fait le va-et-vient d’une berge à l’autre pour ajouter du mouvement aux situations. Le vent aussi apporte sa dimension dramatique. En réalité je caille ma race, mais c’est bien plaisant. La représentation terminée, nous nous dirigeons vers une petite collation plus abritée. Je suis surpris, ici pas de gratin de blettes, mais de la bonne grasse charcutaille autour d’un puissant aïoli, le tout arrosé d’un pinard bio. « Si on pouvait passer notre temps à faire des dégustations, ça serait parfait !  », plaisante André, le capitaine. Puis il insiste sur que ce qui le passionne : l’itinérance. « Le rythme, la navigation nous l’impose, mais c’est surtout nous qui le choisissons.  »

Article publié dans CQFD n° 35, juin 2006.


[1] La péniche remplie de vivres sera du côté du bassin de la Villette mi-septembre. Contact : 06 86 85 76 38.





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