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CQFD N°036


ICI L’ÉTAT INVESTIT POUR VOTRE AVENIR

3, 2, 1… BOUM !

Mis à jour le :15 juillet 2006. Auteur : Fred Morisse.

Et de huit ! Déjà huit immeubles pulvérisés à Meaux depuis 1990. Et ça s’accélère : dans le cadre du « plan de rénovation urbaine », Borloo régale son collègue Copé en destructions de logements sociaux, histoire de lifter le « visage » de la ville - et sa population.

CE DIMANCHE 14 MAI, Jean-François Copé, le ministre et maire de Meaux (Seine-et-Marne), de nouveau autorisé à cumuler ses différents mandats, se réserva le privilège du décompte : 3,2,1… Boum ! De l’immeuble « Cheverny » et ses 260 appartements, il ne reste qu’un amas de béton au coeur de la cité Beauval. Pour fuir les applaudissements, je suis allé me percher sur une hauteur au nord de la ville. L’éloignement atténue l’émotion. L’immeuble s’affaisse, disparaît, la poussière forme un nuage qui s’évapore dans le ciel. Ci-gît Cheverny, 1969-2006. Devant les décombres les souvenirs se bousculent. On se revoit en culottes courtes, la morve au nez. Et ça fait mal. C’est con, mais ça fait mal. Sauf qu’il fallait s’y attendre. La ZUP Beauval figurait en bonne place sur la liste des « Zones urbaines sensibles » (décret du 26 décembre 1996), ainsi que celle des vingt-trois quartiers désignés par Sarkozy en janvier 2004 comme « les plus exposés aux violences urbaines  ». L’État a posé son doigt sécuritaire sur elle et d’une chiquenaude écrasera le béton, expulsera les indésirables, ravalera la ville et ses habitants.

Quand les Minguettes s’enflammèrent en 1981, on s’attaqua au problème en détruisant les premières tours deux ans plus tard. Le processus était enclenché. Ce n’est donc pas un hasard si ces dernières années les plus vastes programmes de démolition concernent les quartiers les plus turbulents. Les 4000 à La Courneuve, le Val Fourré à Mantes, la Pierre Collinet à Meaux et combien d’autres cités pauvres. Une étude de la direction régionale de l’Équipement d’Île-de-France [1]le confirmait l’année dernière : ce sont les quartiers où les revenus par ménage sont les plus faibles qui sont les premiers frappés. Les trois quarts d’entre eux sont d’ailleurs localisés en « Zone urbaine sensible ». Et le mouvement s’accélère. Déjà sept mille logements sociaux pulvérisés entre 1999 et 2003 en Île-de-France. D’ici 2008, ils prévoient d’en abattre vingt et un mille de plus. Pour simplifier les procédures, on a sorti de terre un nouvel outil : l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU), qui concentre les financements d’État et sert de guichet unique aux « partenaires », publics et privés, désireux de faire chanter la dynamite sur l’air de la politique de la ville. Elle permet de faire mousser en grand des projets initialement modestes. Ainsi la ville de Meaux, arrosée d’une manne record de 167 millions d’euros, peut se permettre un ambitieux lifting. Urbain, certes, mais aussi humain. Car s’il est question de « renouveler le tissu urbain  », les démolisseurs ne cachent pas leur souhait de « changer la forme urbaine pour changer les comportements sociaux  », comme le souligne le rapport de la DRE.

Copé ne dit pas autre chose sur son site Internet : « Nous nous sommes attaqués dès 1995 aux grands problèmes qui empêchaient Meaux d’être une ville où il fait bon vivre. Il nous fallait absolument changer le visage de notre ville.  » Changer son visage, c’est changer sa population, passée au tamis des promoteurs immobiliers. Avec la démolition du bâtiment « Cornouaille », annoncée pour l’année prochaine, on atteindra un total de neuf barres rasées, soit quelque 2300 logements en moins sur les quartiers Beauval et Pierre Collinet. Dans le même temps, on ne prévoit de reconstruire que 1300 logements, dont seulement 570 seront sociaux, le reste étant réservé aux marchands de biens ou en accès à la propriété. Les intentions de la mairie sont donc on ne peut plus claires. Il est peu probable en effet que les 30 % de chômeurs et les 21 % de Rmistes du quartier aient pour ambition immédiate d’investir dans l’immobilier. Bientôt ils feront tache, grosses verrues trop visibles sur le « nouveau visage » de la ville.

Copé pérore devant les caméras : « À chaque fois qu’on décide de restructurer un quartier et d’y mettre de l’emploi et de la sécuirté, les choses se calment…  » Ainsi accolés, les mots « emploi » et « sécurité » évoquent irrésistiblement la prison flambant neuve construite à l’entrée de la ville et les tafs de matons qui vont avec. Ou encore le nouveau commissariat installé au coeur de Beauval, en lieu et place de l’ancienne maison des associations… Et si le projet de « Pôle sécurité » devait aboutir lui aussi, avec sa caserne de CRS et ses unités tape-dur, ça va en faire de l’emploi ! Les plus pauvres savent à quoi s’en tenir quand on éventre leur quartier : ils n’ont plus qu’à bien s’accrocher à leur bout de bitume et rester sages. Voilà, une nouvelle page de notre histoire populaire est tournée, arrachée. Et devant l’immeuble qui gît comme une grosse bête morte on se dit qu’il nous en aura fallu de beaux et de forts rapports humains, moches aussi parfois, pour vivre dans « cet urbanisme déshumanisé des années 60  » (Copé dans le texte). Les humains vous saluent bien. Devant les caméras, un jeune gars résumait la pensée de beaucoup : « Oui, on a été relogés. Mais c’est pas pareil. Cheverny, c’était quelque chose. C’était une ambiance. Y avait plein de familles. C’était bien…  »

Article publié dans CQFD n° 36, juillet 2006.


[1] « Étude prospective sur l’impact des démolitions de logements sociaux en Île-de-France et conséquences en terme de besoins ». Mars 2005.





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