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CQFD N°010


Dialogue social

La chasse aux grévistes ne connaît pas la crise

Mis à jour le :15 mars 2004. Auteur : Mathieu Bouchard, Olivier Cyran.

On ne peut pas dire que l’agitation sociale ait été très pugnace ces derniers temps. Pourtant, dès qu’une grève ou une lutte ose se profiler, responsables et médias se conjuguent pour donner l’artillerie lourde. Notamment dans les services publics.

Homme de paix et de civilisation, Bernard-Henri Lévy a été écœuré par le manque de courtoisie dont les intermittents du spectacle ont fait preuve envers le ministre Jean-Jacques Aillagon, lors de la dernière cérémonie des Césars. « Pourquoi, mon Dieu, tant de violence ? », gémit le sauveur de Kaboul dans son « bloc-notes » du Point (26/02/2004). C’est « franchement pénible », soupire-t-il, de voir « ces mutins strassés [sic] venant, l’un après l’autre, entre messe et kermesse, chahuter un ministre à qui le dispositif même de la soirée ne permettait que de sourire et se taire. » BHL n’utilise pas l’expression « prise d’ otage », mais on sent bien qu’elle lui papillonne les lèvres. L’indignation du télé-philosophe est intéressante, car en février le climat social était comateux. Énergies plombées, luttes dispersées, raréfaction des grèves… Or la commotion sociale qui figeait (et fige encore) le pays a eu pour effet de retirer beaucoup de sa matière à l’obsessionnel refrain médiatique sur les « prises d’otages ». Pour alimenter la chanson, il fallait donc saisir le peu qu’il y avait à prendre. Quitte à ne trouver qu’un Aillagon dans le rôle de l’usager innocent. Dans ce contexte, pas étonnant que le moindre mouvement de grève prenne aussitôt l’allure d’une catastrophe nationale. Le gréviste n’est plus seulement un nuisible, c’est un criminel ou un malade qui s’attaque à la propriété privée. Exemple : la grève générale qui a paralysé Radio France durant ce même mois de février. Jean-Marie Cavada, le PDG, a pris ça très mal : « Il paraît que les chefs d’entreprise sont libres dans leurs entreprises. C’est le moment de me le prouver, par des attitudes et par des actes. » (Le Monde, 12/02/04) Que ce soit bien clair : la radio de service public appartient au « chef d’entreprise » Jean-Marie Cavada, un point c’est tout. D’ailleurs, ceux qui contestent ce postulat sont psychologiquement perturbés : les grévistes, comme dit le patron, « ne sont pas des adversaires, ce sont des gens en crise ». Ce n’est pas une négociation qu’il leur faut, mais le Samu.

Réaction plus tranchante encore de la part du président de l’Université Paris I, Michel Kaplan, qui n’hésite pas à saisir la section disciplinaire de l’établissement contre trois étudiants grévistes (deux sur trois sont aussi syndicalistes) pour « atteinte à l’autorité de l’État, destruction, dégradation et détérioration dangereuses pour les personnes ainsi que rébellion ». Au tableau noir de l’accusation, il ne manque que les activités terroristes et le trafic d’armes prohibées vers l’Iran et la Corée du Nord. Traités plus sommairement d’« emmerdeurs du ciel » en couverture de France Soir (17/02/04), les aiguilleurs du ciel en grève contre la délocalisation autoritaire de leur lieu de travail ne sont pas encore menacés d’emprisonnement. Mais cela ne saurait tarder : « Ce sont des fonctionnaires à l’abri de tout risque, alors que nous sommes dans un monde de compétition où il y a beaucoup de risques. Nous considérons, nous les entrepreneurs, que c’est scandaleux », a grondé le président du Medef en conférence de presse, conscient que ce type de discours ne risquait en aucune façon d’être mal perçu des médias (17/02/04). Cette grève « est encore plus scandaleuse que les autres », anticipait d’ailleurs le Figaro du même jour. Plus mesuré, plus distingué, le Monde a expliqué pourquoi le mouvement des aiguilleurs n’était pas convenable : « S’opposer en période de vacances, comme le font la CGT et la CFDT, à la raison technique et économique pourrait déconsidérer sérieusement la raison syndicale. » On est donc prié, comme le remarque le collectif Action critique des médias (Acrimed), « de ne faire grève ni pendant les jours de travail (car les usagers « en colère » défendent leur droit au travail), ni en période de vacances (car les avionnés « en colère » ont droit aux congés payés). » Les syndicats se déconsidèrent à tous les coups. Il faut noter que tous ces exemples viennent du secteur public, où l’expression de la contestation sociale est réputée beaucoup plus commode que dans le secteur privé. Ils laissent à penser que la marchandisation du domaine public et le traitement punitif des mouvements de grèves sont encore loin de connaître leur point culminant. Il y a tout de même des catégories épargnées : les chômeurs, parce que chez eux le débrayage ne se voit pas (même s’il existe !), mais aussi les éducateurs, en mouvement depuis fin février contre l’obligation de délation que le gouvernement souhaite leur imposer. Là, pas de télés, pas de tribunaux, pas de remontrances outrées, pas de micro-trottoirs avec les jeunes « usagers pris en otages ». Les aiguilleurs du ciel sont importants, pas les éducateurs de rue. Eux peuvent bien cesser le travail, en week-end comme en semaine, les faiseurs d’opinion s’en tamponnent : ce n’est pas à bord d’un centre social qu’ils vont décoller pour Deauville.

Mathieu Bouchard et Olivier Cyran

Publié dans CQFD n°10, mars 2004.






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