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CQFD N°036


L’AFRIQUE EN GRÈVE

CONAKRY D’ALARME

Mis à jour le :15 juillet 2006. Auteur : Nicolas Arraitz.

La grève générale illimitée qui a secoué la Guinée début juin n’a pas eu les honneurs des médias français. Trop « arc-boutée sur ses acquis », peut-être ? C’est vrai que les Guinéens réclamaient à la fois augmentation de salaires et baisse des prix. Et en plus ils ont gagné, eux !

ONZE ? DIX-HUIT ? VINGT ET UN ? Personne ne s’accorde sur le nombre de morts. La police guinéenne revendique onze lycéens et jeunes chômeurs abattus lors des émeutes du lundi 12 juin. Le 16, quand l’intercentrale appelle à la reprise après huit jours de grève générale, les syndicats ont obtenu la baisse du prix du sac de riz, passé de 24 à 17 dollars, ainsi qu’une augmentation échelonnée des salaires et des primes de transport. Le gouvernement a rejeté en revanche toute intervention sur le prix de l’essence, dont la hausse de 30% avait déclenché la révolte. En mai, le FMI refuse d’alléger la dette extérieure de la Guinée, prétextant « instabilité chronique et mal-gouvernance  ». Le pays est classé 156e sur 177 en termes de développement humain. Il détient pourtant 70 % des réserves mondiales de bauxite, ainsi que du fer, de l’or et du diamant. « Le château d’eau de l’Afrique » (les fleuves Niger et Sénégal prennent source en Guinée) a certes les moyens de nourrir ses enfants, mais coupures d’eau et d’électricité sont leur lot quotidien. Les denrées de première nécessité, comme le riz, subissent une inflation galopante, favorisée par le flottement du franc guinéen imposé par le FMI. Le riz autochtone est exporté pour faire entrer des devises et les Guinéens achètent cher un « riz cassé » (bas de gamme) importé d’Asie. De nombreux fonctionnaires, notamment dans l’éducation, ne sont pas payés pendant des mois. Seule l’entraide permet de tenir le coup. L’épicier et le propriétaire font crédit, la famille se serre les coudes, les menus trafics vont bon train.

Mais la patience sociale a des limites. Fin février, les enseignants se mettent en grève. L’augmentation obtenue est annulée par la hausse du carburant. Un litre d’essence coûte maintenant 1,20 dollar, quand une personne sur deux vit avec moins d’un dollar par jour. La grève générale du 8 juin réclame donc à la fois une baisse du prix du carburant et d’importantes hausses de salaire. Quatre jours après le début de la grève, le ministre de l’Intérieur maintient les épreuves du bac : « Les enseignants grévistes ne prendront pas en otages les élèves  », déclare-t-il, démontrant que la scie du gréviste-preneur d’otages n’est pas une exclusivité française. Mais le lundi 12 juin, dans la plupart des centres, pas d’examinateurs pour distribuer les copies. « À bas le président fatigué !  », « Le changement, c’est pour aujourd’hui !  », crient les lycéens en envahissant les rues. Le ministre pyromane pensait qu’ils protesteraient contre la grève, mais c’est contre le rectorat et les symboles du pouvoir que les « otages » se retournent. Barricades, véhicules incendiés, officines saccagées… Un militaire ivre ouvre le feu sur la foule : six morts. Ce jour-là, les taxis et les bus ne sortent pas, par crainte d’être brûlés. Les marchés sont déserts. Le pays est paralysé.

« L’escalade de violences du 12 juin aurait pu être évitée si les pouvoirs publics n’avaient donné l’assurance du bon déroulement des épreuves, s’indigne Kabélé Camara, bâtonnier de l’Ordre des avocats. Dès lors, les élèves n’étaient plus sous la garde de leurs parents mais sous celle des pouvoirs publics, qui avaient l’obligation d’assurer leur sécurité.  » La grève se poursuit. Mines, administrations, boutiques et banques restent fermées. Les rues de la capitale sont vides. Si les soldats ont disparu du centre-ville, ils continuent en revanche de patrouiller dans les quartiers périphériques, où des émeutes ont éclaté. Le vieux général Conté, au pouvoir depuis 1984 et réélu avec 93 % des voix en 2003 lors d’élections boycottées par l’opposition, est malade. Autour de lui, spéculation, corruption et luttes de factions font rage. Beaucoup regrettent non pas l’autocrate Sékou Touré, mais l’indépendance alimentaire qui primait sous son régime. Sékou Touré, c’est « celui qui a dit non à De Gaulle  » en 1958, celui qui osa demander ce que valait « l’amitié du cavalier avec son cheval  » pour fustiger la décolonisation de façade proposée par la France.

« La classe ouvrière guinéenne joue un rôle d’avant-garde dans la défense des intérêts des travailleurs  », flagorne le ministre de l’Intérieur lors des négociations. Les épreuves du bac sont convoquées le 5 juillet, après que le statut des enseignants eut été révisé. « Mais si le décret reste lettre morte, comme cela arrive trop souvent, nous bloquerons la rentrée de septembre  », promet Louis M’Bemba, du syndicat SLECG-USTG, contacté par CQFD. « La reprise du travail a été effective puisque la circulation a repris de plus belle, les boutiques ont ouvert leurs portes et plusieurs fonctionnaires ont effectué le déplacement pour visiter leurs services. En tout cas, c’est un soulagement pour la population qui se sentait prise en otage par ce mouvement de grève même si elle est restée solidaire de bout en bout  », analyse finement Fassou D. Junior, correspondant à Conakry du site Kabanews. Une population solidaire de ses preneurs d’otages ? Ils sont fous, ces Guinéens !

Article publié dans CQFD n° 36, juillet-août 2006.






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