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Sommaire du N°036
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CQFD N°036


CHRONIQUE DE GUERRE

CHIBANIS ET HOGRA

Mis à jour le :15 juillet 2006. .


Il est assis sur une chaise bancale à l’ombre des ruines d’un immeuble éventré. « C’est comme une guerre, lâche-t-il. On est à la retraite. On a travaillé toute notre vie. Ils pourraient nous laisser tranquilles maintenant !  » Suite à une ordonnance d’expulsion, Amar et trente-trois autres « chibanis » - ouvriers immigrés à la retraite - doivent quitter d’ici le 21 juillet l’« hôtel meublé » où ils habitent depuis des dizaines d’années dans le quartier du Rouet, à Marseille. Dans le cas contraire, ils devront payer trois cents euros d’astreinte par jour. « Je suis venu en France avec une carte de main-d’oeuvre, en me disant que j’allais rester dix ans et retourner au pays. J’ai travaillé comme maçon sur tous les grands chantiers. On avait besoin de nous. C’était facile de trouver du travail. Et puis le temps est passé. Ma femme est restée au bled. Quand mon fils avait onze ans, il est venu puis reparti très vite. Je suis resté, et puis la maladie…  » Le voisin d’Amar le coupe : « Ce n’est pas à nous de donner trois cents euros par jour. C’est trois mille euros par jour qu’ils devraient nous donner à nous pour qu’on récupère notre santé. S’il y avait vraiment une justice, c’est comme ça que ça devrait être.  »

Un « meublé » sans meuble ni logement

« Je touche quatre cents euros de retraite mais un studio coûte autour de cinq cents euros, poursuit Amar. Les agences immobilières ne veulent pas de nous parce qu’on n’a pas de patrons et de fiches de paie. Je ne veux pas aller dans un foyer Sonacotra. Et puis, comme ils disent qu’on habite un “meublé”, on n’a pas droit à un relogement. D’ailleurs, là derrière, quand ils auront tout détruit, ils vont construire des logements sociaux. Mais ça ne sera pas pour nous… Et puis ici, on se connaît tous, on s’entraide. En détruisant le quartier, ils détruisent aussi une communauté.  » Amar marque une pause. « Je suis en colère. Quand Marseille Aménagement [1] a voulu acheter l’immeuble pour le raser, la propriétaire a juré que personne n’y habitait. Comme ça, ils pouvaient toucher plus d’argent puisque ça posait moins de problèmes. Alors ils ont touché trois millions et demi d’euros. S’ils avaient dit que c’était habité, ils perdaient quinze pour cent.  » Il continue : « Ce n’est pas un hôtel meublé. Tout ce qu’il y a dedans, c’est nous qui l’avons apporté. Il n’y a pas de chauffage. On vit à trois par pièce de treize mètres carrés. On divise le loyer. Une chambre coûte 150 euros. On a toutes les quittances, on a toujours payé.  » Houari reprend : « On est allé au tribunal contre la propriétaire. Et treize d’entre nous ont gagné 1 000 euros. Mais la propriétaire et Marseille Aménagement se sont alliées et ils ont fait appel. Et là, on a perdu. C’est une honte. C’est injuste. C’est la “hogra” [mépris, en arabe]. Ils veulent nous jeter comme si on n’était rien, pas des humains. Ce n’est pas seulement notre travail qu’on a donné à la France, c’est notre corps tout entier, notre vie.  »

En descendant la rue en ruine où vivent ces chibanis, on aperçoit sur la gauche une ruelle baptisée « impasse des Économies ». Tout un programme. Un des principes de l’économie tient justement au salariat, si radicalement différencié de l’esclavage. Les propriétaires se souciaient de leurs esclaves, même très relativement, pour ne pas perdre leur bien. Le patron d’un salarié, lui, s’en fout puisqu’il peut en changer quand bon lui semble…

Article publié dans CQFD n° 36, juillet-août 2006.


[1] Société mixte étroitement liée à la mairie de Marseille.





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