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CQFD N°036


FERIEZ-VOUS 3 000 KM POUR FOUILLER NOS BORDILLES ?

POUBELLE LA VIE

Mis à jour le :15 juillet 2006. Auteur : Cécile Février.

Cachés sous des bouts de choses derrière des palissades, en plein centre de Marseille, il y a des gens qui vivent de nos poubelles dans des poubelles en parlant avec nostalgie de la dernière grève des poubelles. Ils n’ont pas d’eau. Ils n’ont pas non plus le droit de fouiller plus de trois mois dans les ordures françaises. On ne sait jamais, ils pourraient y trouver de l’or, ces fieffés Gitans… Impressions avant expulsion imminente.

DRÔLE DE PAYSAGE. Tu entres, il n’y a personne… Derrière la porte d’Aix, à l’entrée de l’autoroute et à deux pas de la gare Saint-Charles, après deux voitures et un camion, à côté d’un parking désert, une palissade, une entrée, et c’est là, ce drôle de paysage. Il faut un temps pour détailler, pour habituer l’oeil à ce genre de construction, d’organisation. Tas de ferraille, carton, couverture, sommier de lit, poteau, rideau de dentelles entrouvert, puis re-sommier, plastique, couverture, re-tas… Des abris, des cabanes, des baraques… Tu ressors, puisqu’il n’y a personne. Et là, quelqu’un arrive. Ils surveillaient d’en face, depuis le « parc », à l’ombre. Un Tsigane de Roumanie, de ceux colorés et qui parlent plutôt le rom que le roumain. À deux, on retourne dans ce paysage un peu plus familier. Sous un toit, la vieille Viorica décrotte des chaussures. Plein de chaussures. Le mari se repose. « Qu’est-ce qu’on peut faire, faut bien vivre, c’est dur mais chez nous y a pas de travail pour nous, alors qu’est-ce qu’on peut faire ?  ». Par terre des tapis déguisent le béton nu en salon. Ça semblait calme, vu de l’entrée… Ça ne l’est pas. On allume un transistor branché sur une batterie de voiture, les derniers morceaux d’une star du pays saturent dans le poste. Une famille vient d’arriver de Roumanie. Pleurs, rires, échanges de nouvelles : celles de là-bas elles sont mauvaises ; la veille, une pluie diluvienne a emporté jusqu’à leurs cochons et poules. Des années maintenant qu’ils font ces allers-retours absurdes, revenant ici pour gagner de quoi repartir, puis repartant en empruntant. Une fois les dettes payées, faudra penser à économiser pour repartir à temps, visa oblige. Et ça recommence, et tout recommence, encore et encore… Tout le monde sort pour accueillir les nouveaux venus. Une soixantaine de personnes, toutes Tsiganes d’origine roumaine, sauf un, vêtu de blanc avec une allure de chef qui semble gérer l’espace, un Serbe. Le reste de sa famille est dans un camping-car à l’entrée du camp. Puis on entre dans une maison pour s’abriter du cagnard et parler.

Les « maisons », donc, casale. Une trentaine : des grandes, des moins grandes, des avec mezzanine, des avec paravents, de deux sortes seulement : version tente, ou version sommiers de lit… Pour recouvrir, toujours un peu les mêmes éléments : des bouts de tas de choses. Dedans aussi, c’est des bouts de tas de choses, mais jolies les choses, avec le lit et si possible une table. Sur cette table s’accumulent des objets amassés, éléments décoratifs (shampoing français, poster cartonné de publicité américaine, nounours de fête foraine, parfum Paris, bougie de Lourdes) ou modernes (chaîne hi-fi, auto-radio, dernier téléphone portable-ordinateur), souvent considérées comme un capital de revenus probables : « J’aimerais bien le ramener chez moi, mais comme j’ai besoin d’argent je vais le vendre  ». Dehors, partout, il y a le bordel, poubelles, tas, sacs, planches, meubles, électroménager… « La Mairie dit qu’elle va mettre des douches et des toilettes préfabriquées dans le coin si on débarrasse…  » On n’a pas l’air de trop y croire, dans le camp. Partout autour, il y a aussi des poussettes. Faut dire que sans poussette, t’es foutu. C’est la première acquisition à faire pour pouvoir travailler. Alors on arrange les plus belles, on désosse les autres, on leur change les roues, on construit des niveaux, on y aménage des cachettes… Puis on vient montrer sa réalisation aux autres, dans un dérapage silencieux sur cet ancien parking de bus qui continue en quelque sorte d’être parking, avant qu’il n’intègre le nouveau paysage de bureaux modernes que le projet Euroméditerranée veut implanter dans cette partie de la ville. À peu près tous ici sont chauffeurs de poussette, et quelques enfants sont encore passagers. Avec ces poussettes, on court la ville. Benne après benne. Certains cherchent des habits, comme Viorica et ses chaussures, par exemple, qui les décrotte et les fait briller avant d’essayer de les vendre sur le « marché aux voleurs » de la porte d’Aix, ou du moins ce qu’il en reste : déplacé déjà deux fois par les autorités, il ne subsiste aujourd’hui plus que quelques mètres de trottoir de brocante sauvage. Le plus souvent, les pousseurs de poussette cherchent ce qui pourrait intéresser des ferrailleurs : cuivre, aluminium, laiton… Les poussettes sont vite chargées : un chauffe-eau, un téléviseur, une machine à laver, des casseroles. Retour à casa. Là, ils déposent le butin et repartent vite vers d’autres poubelles pleines de promesses. Et après quelques allers-retours, tout démonter, faire de nouveaux tas, grossir les anciens, démanteler, marteler, arracher, nettoyer… Ça fera le salaire de la journée. Peut-être assez pour partir en Espagne vendredi. Selon Florin, « il paraît qu’il y a plus de travail là bas »… Ailleurs, c’est toujours mieux, comme une prolongation du mythe. Un jour, inch’allah, nous aussi on ira. En attendant, voilà quatre mois qu’ils vivent dans ce bidonville.


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Dessins Anatole Istria

Plus vrais que nature

Sur Internet, une agence de voyage propose des séjours, réservés « à un petit nombre de voyageurs privilégiés  », pour découvrir la vraie vie des Tsiganes de Roumanie, en rendant visite à « des communautés vivant dans une pauvreté extrême et un orphelinat bien tenu et géré par des ONG étrangères. Tout au long de la journée, vous aurez l’occasion de dialoguer avec les Tsiganes afin de mieux les connaître. Vous serez charmés par leur capacité à survivre, leur insouciance et leurs sourires.  » Pour rencontrer l’authentique, il faudrait donc se connecter sur www.tch-voyages.fr. Sinon, on peut aussi ouvrir les yeux en passant par la porte d’Aix…

Article publié dans CQFD n° 36, juillet-août 2006.






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