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CQFD N°036


LE BONHEUR EST DANS LE PRÉ, DE GRÉ OU DE FORCE

SOYEZ HEUREUX, C’EST UN ORDRE !

Mis à jour le :15 juillet 2006. Auteur : Gilles Lucas.

Experts, scientifiques et politiques se penchent pleins de sollicitude sur cette tension permanente des humains : atteindre le bonheur. Si nous, on est toujours à sa recherche, eux sont en passe de le trouver. Molécule du bonheur, équation du bien-être, « knowledge management »… Ils ont même inventé un nouvel outil pour en mesurer le taux de pénétration : le Bonheur National Brut (BNB). Alors, heureux ?

EN JUIN 2005, quatre cents personnes venues de trente-cinq pays, experts, agriculteurs, environnementalistes, hommes d’affaires et professionnels de la santé, rallient la ville canadienne d’Antigonish pour participer à la seconde conférence internationale sur le « bonheur ». Objet du conclave : tenter de définir un indice permettant de mesurer enfin cette notion que l’on croyait rétive aux calculettes. La première rencontre internationale sur le sujet avait eu lieu l’année précédente au Bhoutan, petit pays himalayen coincé entre la Chine et l’Inde, dont le monarque Jigme Singye Wangchuk (lire LE BHOUTAN, PAYS DU BONHEUR) avait déclaré en 1972 : « Le bonheur national brut est plus important que le produit national brut. » Habitué à jouir de son monopole sur les richesses, l’Occident découvre qu’il y en a une qui lui échappe encore. Et pour cause : le Produit National Brut (PNB) n’évalue que le seul développement économique. Or ce développement fait de plus en plus obstacle au « bonheur » de ceux qu’il prétend combler. Le fétichisme de la croissance saccage l’environnement, creuse les inégalités, brise les liens sociaux. Les destructions et catastrophes sont autant de promesses d’un regain d’activités industrielles et financières. Aux États-Unis, en France et Grande-Bretagne, toutes sortes d’universitaires, économistes et hommes politiques se penchent donc sur le sujet. On cherche le chiffre, on soupèse les paramètres. À force de courbes et de diagrammes, on en vient à cette conclusion navrée : dans les pays riches, les gens se sentent moins heureux qu’il y a trente ans.

Visionnaire, le roi du Bhoutan avait défini quatre orientations pour amener ses sujets au bonheur : la croissance et le développement économiques (à maintenir malgré tout, donc), la conservation et la promotion de la culture, la sauvegarde de l’environnement et des ressources naturelles, et enfin la « bonne gouvernance responsable ». Dans la foulée, en 1985, un universitaire américain établit quatre-vingt-sept paramètres, de l’espérance de vie au taux de scolarisation en passant par la déforestation et les émissions de gaz carbonique, qui permettraient de définir un « indicateur du bien-être ». En 1998, Amartya Sen reçoit le prix Nobel pour sa contribution à l’analyse du bien-être économique. C’est à partir de ses travaux que les Nations unies établissent l’« indicateur du développement humain ». Ce n’est pas tout à fait le bonheur, mais on y est presque. Richard Layard, directeur du « Centre for economic performance » de la London School of Economics, un spécialiste du marché du travail et de l’inégalité ( !), précise : « Évidemment, on peut demander aux gens à quel point ils sont heureux… Mais demeurait toujours la question de savoir si leurs réponses se rapportaient à quelque chose de vraiment objectif. Cette situation a changé lors des quinze dernières années grâce aux neuroscientifiques qui ont réussi à détecter les régions du cerveau qui sont plus actives lorsqu’une personne est heureuse.  » (interview dans El Pais, 31/12/05).

…L’équation du bonheur : O + (N x S) + Cpm/T + He …

L’objectivité : tout est là ! En tant que stimulus cervical que la science peut nous aider à activer, le bonheur devient un marché à lui tout seul. Des laboratoires synthétisent et commercialisent la mélatonine, la « molécule du bonheur ». Mais les molécules du malheur ne se sont pas dissoutes pour autant. En 2005, alors que le nombre de suicides chez les jeunes et les cadres d’entreprises ne cessent d’augmenter, le Japon organise un colloque sur « la mesure du bien-être économique ». Takayoshi Kusago, ancien économiste de la Banque mondiale et professeur à l’université d’Osaka, déclare à cette occasion que « le Japon a énormément à apprendre du Bhoutan  ». On y revient toujours… Mais voilà qu’après de longues années de recherches, Cliff Arnall, spécialiste en psychologie à l’université de Cardiff, fait une révélation fracassante : il a trouvé la formule du bonheur dans les pays occidentaux ! L’équation est lumineuse : O + (N x S) + Cpm/T + He (O représentant les activités extérieures, N la nature, S l’interaction humaine, Cpm les souvenirs d’enfance liés à l’été, T les températures et He les vacances). Cliff Arnall détient également la preuve scientifique que le jour le plus heureux de l’année est le 23 juin… Pendant ce temps, la trouvaille bhoutanaise du Bonheur National Brut poursuit son chemin, notamment dans les entreprises. Inventé par des hommes d’affaires rusés, le principe du « knowledge management », « fondé sur le savoir humain  », se propose de « permettre à un pays d’améliorer sans cesse son “Bonheur National Brut”, et à une entreprise d’accroître ses performances en favorisant la synergie des connaissances  », comme l’explique le français Hervé Sérieyx, ancien délégué interministériel à… l’insertion des jeunes. Il est vrai que les jeunes sont les premiers concernés. Dans les écoles de commerce comme HEC, de futurs dirigeants d’entreprises mesurent, mélangent, testent et « modélisent », dans l’espoir de découvrir la pierre philosophale qui devrait assurer la paix et le bonheur - leur paix, leur bonheur.

Cela fait donc plus d’une décennie que la « question du bonheur » connaît un encerclement concentrique. Derrière la sauvagerie d’une économie qui répugne à revendiquer ses principes, l’idéologie du bonheur
- gentiment de gauche - est devenue l’expression dominante des puissants comme celle de leurs sujets. Ce n’est pas un hasard si les stratèges de l’armée américaine baptisent leurs agressions meurtrières de noms tout entiers baignés de poésie : « restaurer l’espoir », « juste cause », « résistance de la liberté »… Développement durable, commerce éthique, économie solidaire, citoyenneté, tolérance, respect de la différence, insertion, lutte contre l’exclusion… Autant de sujets sur lesquels tout le monde tombe absolument et définitivement d’accord. Comme le disait Chirac la main sur le coeur en septembre 2004 à New York : « L’un des grands scandales de notre temps, c’est notre incapacité à libérer [de leurs maux] les deux milliards d’hommes et de femmes qui souffrent de la faim et de la pauvreté, alors que nous en avons les moyens.  » D’un côté, les décideurs enduits de make-up humaniste peuvent continuer leur besogne. De l’autre, les sujets se jugent équipés d’outils critiques qu’il s’agit de graisser régulièrement. Dans le processus de désertification de la planète et des esprits, il était inévitable que s’ébauchent des réponses technico-scientifiques, en sus de celles déjà assénées par la propagande d’État, à la question qui contient toutes les autres : le bonheur, c’est par où ?

« On dit que le bonheur n’a pas de prix ?
Venez donc voir nos promotions ! »

Que d’efforts de la part de toutes ces têtes chercheuses, alors que le bonheur est déjà dans le pré ! C’est même un devoir. Ne pas être heureux est une erreur, une honte, un défi sacrilège à la puissante injonction du bonheur. Le protocolaire « ça va ? » redoute une réponse négative. Le bonheur normalisé emplit les écrans, couvre les murs, ruisselle des « people » vénérés, s’accroche au produit de marque. Il est exigé au travail et dans la rue. Positive attitude, mise en touche en cas de défaillance, performance et concurrence, sourire obligé, consommation. Silence sur les souffrances. Pour en faire quoi ? Et une telle misère là-bas au loin… Une chaîne de distribution avait lancé, il y a quelques années : « On dit que le bonheur n’a pas de prix ? Venez donc voir nos promotions !  » Passé d’une aspiration individuelle et collective à un impératif politique, c’est-à-dire à l’imposition générale d’une conception particulière, « le bonheur, cette idée radicale et dérangeante à la fois, doit devenir l’objectif principal de l’État  », postule André Burguière directeur de recherche à l’EHESS. C’est la vieille chanson faussement ingénue de tous les despotismes modernes, illustrés, entre autres, par Goebbels quelques jours avant son suicide : « Dans de riches champs de céréales, le pain quotidien fleurira, ce pain qui calmera la faim de ces millions de gens qui, aujourd’hui, meurent de faim et souffrent. Il y aura du travail pour tous, une profonde source de bonheur dont jailliront la bénédiction et la force.  »

Mais le bonheur présent ne peut se permettre de regarder en face la ségrégation et l’exclusion, sinon celles qui résultent - contingentes bien que douloureuses - des « excès » de la mondialisation, démocratie oblige. C’est le Bien en guerre contre le Mal, comme dirait Bush. Les souffrances provoquées par le mouvement des marchés sont autant de sacrifices pour le bien commun. Et c’est bien pour le protéger qu’ont été créées lois, justice et prisons. C’est à la puissance de ses forces d’oppression que se mesure l’importance qu’une idéologie au pouvoir accorde à la question du bonheur. Dans les sociétés qui pratiquent sans cesse le racket du bonheur, il est donc « naturel » que le concept de « sécurité » soit au coeur de tous les débats, depuis les hautes sphères jusqu’aux bars de quartier. Rêve d’un monde sous haute sécurité, imposition de paramètres officiels pour définir le bonheur, manipulation des esprits pour les rendre compatibles aux normes… Dans cet « horizon indépassable de l’humanité » (André Burguière), quand toutes les recherches sociologiques et scientifiques auront fusionné, on verra peut-être alors se réaliser la prophétie d’Aldous Huxley : « La coupe de l’amitié, remplie de Soma à la glace aux fraises, passera de main en main, et avec la formule : “Je bois à mon anéantissement”, sera portée douze fois aux lèvres. Puis, à l’accompagnement de l’orchestre synthétique, on chantera le Premier Cantique de Solidarité.  » À moins que…

Article publié dans CQFD n° 36, juillet-août 2006.
A lire également, les articles LE BHOUTAN, PAYS DU BONHEUR et ANTHOLOGIE DU BONHEUR parus dans le même numéro.






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SOYEZ HEUREUX, Suicides en hausse !
Peace and Love | 18 juillet 2007 | Soyez positive chez CARREFOUR !!!

Il y a des suicides chez Carrefour L’isle Adam dans le Val d’Oise aussi.

Plus des profits pour moins en moins d’effectifs !!

Il y a des licenciements none justifié tous les mois !!! Le directeur pense à faire travailler les Français comme les chinois.

Tous les grand structure travail comme ça maintenant ?

Alors soyez HEUREUX etre dans la Grande Distribution en France !!!

SOYEZ HEUREUX, C’EST UN ORDRE !
Amandine | 18 avril 2007 |
A lire Aldous Huxley « Le meilleur des mondes » ou la dictature du bonheur Et vive la positive attituuudeee (meme rafarin il vous le dit, alors)
 

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