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CQFD N°036


MA CABANE PAS AU CANADA

VIS ET VERTU

Mis à jour le :15 juillet 2006. Auteur : Marie Nennès.

À deux heures de bateau de Split, en Croatie, se niche une petite île préservée du béton et des foules touristiques. On y trouve beaucoup de maisons abandonnées, et quelques idéalistes qui la repeuplent, lentement.

L’île de Vis. Rien que le nom est tout un programme. Mais n’allez pas vous imaginer je ne sais quelles perversions dalmates. Tout est dans l’indolence. Le premier mot que l’on apprend en débarquant c’est « pomala » (« doucement »). Les vices, ici, se savourent dans un verre et ont pour nom vugava, viognier ou plavac, selon qu’ils sont blancs ou rouges. Pour peu qu’on les conjugue à un certain art de la paresse, on n’est jamais très loin de la vertu… Au café, on nous parle d’un poète qui cultive cette vertu. « Allez voir Senko, il est revenu en 1984, c’est l’un des premiers. » Puis on nous explique que Vis a longtemps été occupée par les militaires. À cause d’eux elle s’est vidée de ses habitants, empêchés de cultiver leurs vignes, mais c’est aussi ce qui l’a sauvée du tourisme de masse.

Cheveux hirsutes et grisonnants, barbe broussailleuse, yeux très bleus, Senko ressemble à un faune. Il était journaliste et vivait à Zagreb. Las de théoriser le « retour à la nature » dans les cafés enfumés de la capitale, il a décidé de le mettre en pratique. Vingt ans après, il a trouvé son paradis à Mala Travna, une minuscule calanque au bout d’une longue route caillouteuse. Quatre ou cinq maisons et de grandes plaques de calcaire blanc qui plongent dans la mer turquoise. Il y a construit une toute petite maison en pierre, entièrement de ses mains, et un four à pain. D’office, il nous colle un verre de blanc dans les mains et raconte en souriant : « Avant d’arriver ici, la chose la plus lourde que j’avais jamais soulevée, c’était un dictionnaire. Je ne savais rien faire, je n’étais qu’un pauvre intellectuel de la ville. Maintenant, je fais tout de mes mains. Bon, l’hiver c’est Alcatraz, mais l’été, c’est le paradis. Et puis, je fais du vin ! C’est le père d’un copain qui m’a appris. » Et quel vin ! Je n’ai jamais rien bu de pareil. Je le sirote à petites gorgées tout en regardant Senko préparer une fougasse aux anchois. Dehors le soleil cogne. Des lueurs de bien-être s’allument dans les yeux de Manu et de Miljenka. Sur la table, des olives, de petits fromages, tous faits maison. Nous picorons avec gourmandise pendant que Senko nous donne une leçon d’histoire : « Ce que vous buvez, c’est du viognier. On en trouve un peu en France dans la vallée du Rhône mais c’est un vin d’ici. C’est l’empereur romain Probus qui l’a importé chez vous. Il est devenu rare parce que le phylloxera a détruit presque toutes les vignes.  »

Senko publie de temps en temps quelques nouvelles mais tire l’essentiel de ses revenus du pinard et de ce qu’il appelle la « prostitution ». Ses clients ? Des bobos qui viennent se payer ici une tranche d’authenticité, une vie « plus proche de la nature », sans eau courante ni électricité, où ils feront leur pain eux-mêmes et se lèveront à 6 heures pour aller pêcher. Senko est resté discret sur ses tarifs, mais ce qu’il gagne durant les trois mois d’été doit lui permettre de tenir l’année… « Il faut trouver un équilibre. J’aurais pu vivre sur l’île et gagner ma vie facilement comme journaliste mais à quoi bon quitter la ville si c’est pour vivre selon les mêmes schémas ? D’accord, je me prostitue, mais ici je suis en contact direct avec la terre. C’est ma façon de faire revivre l’île, de protéger son âme des démons du tourisme. Nous sommes quelques-uns ici à nous battre pour que des viticulteurs s’installent à nouveau, que l’agrotourisme se développe. C’est peut-être ringard mais ça me rend heureux.  » Quelques verres et une sieste plus tard, je l’approuve presque sans réserves.

Article publié dans CQFD n° 36, juillet-août 2006.






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