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CQFD N°036


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

PÉTAGE DE PLOMB SUR LA TOUR

Mis à jour le :15 juillet 2006. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


L‘HISTOIRE SE PASSE dans une petite usine appartenant au même groupe que celle où je bosse (Grande Paroisse, filiale de Total). Elle est située à quinze bornes de la mienne, alors on a pas mal de contacts. Surtout qu’au fur et à mesure des restructurations, beaucoup ont valsé d’une usine à l’autre et réciproquement. Quand ils ont appris que leur usine allait fermer, l’ensemble des quatre-vingt-huit salariés se sont mis en grève. Ils n’ont pas oublié qu’il y a vingt ans, leur dernier vrai conflit avait permis de sauver la boîte. Cette fois, il s’agit d’une grève dure, avec occupation, assemblées générales permanentes et tout ce qui va avec. L’usine est bloquée, de gros arbres ont été abattus devant l’entrée, palettes et pneus partent en fumée… Les grévistes déclarent sans trop y croire que l’usine peut continuer, mais surtout ils disent vouloir du fric pour compenser le préjudice moral. D’autant qu’ici, contrairement à mon usine où les départs se feront en préretraite, les ouvriers sont jeunes et vont subir mutations et licenciements secs. La scène se déroule alors que la grève est commencée depuis sept jours. C’est le samedi soir, cinq grévistes se retrouvent dans la salle de contrôle de l’atelier d’engrais pour l’occupation de nuit. C’est pas pareil que lorsqu’il y a du travail : quand on est en grève, on a presque l’impression que les machines nous appartiennent. Rudy, Xavier, Marc, Michel et José font tourner le café et discutent. Au bout d’un moment, Rudy annonce qu’il va faire un tour dans l’atelier, histoire de… Il se lève et quitte le réfectoire.

Ses quatre collègues le laissent partir mais ne sont pas tranquilles. Il y a trois jours, Rudy s’est suspendu en haut de la tour de l’atelier, accroché à une corde à soixante mètres au-dessus du sol. Il a fallu quatre heures pour le récupérer… C’était l’une de ces révoltes individuelles dont Rudy est familier. N’empêche que son action a été efficace : elle a permis de rameuter toute la presse régionale, qui jusqu’à présent se fichait du conflit comme de l’an 40, et d’affoler la direction générale. Les big boss sont venus et ont promis des avancées. Bon, quand ils ont voulu repartir, leurs quatre pneus étaient crevés… Après cette action, Rudy semblait content de lui. Il paradait même en AG. Mais, connaissant le personnage et ses bizarreries quasi quotidiennes, personne n’avait envie d’en rajouter. Cette nuit, ça fait déjà une heure que Rudy est parti et Xavier commence à s’inquiéter. « Allo, salle de contrôle !  » C’est le haut-parleur qui crépite. Xavier répond : « C’est toi Rudy ?
- Oui !
- Qu’est-ce que tu fabriques ? On t’attend pour jouer au tarot.
- Parle plus fort, je ne t’entends pas, il y a trop de vent.
- Qu’est-ce que tu racontes ? Où est-ce que t’es encore allé ?
- Bah ! Je suis là-haut.
- Quoi ?
 »
Les collègues se sont tous rapprochés de la radio. « On arrive  », lance José. Tout le monde cavale jusqu’en haut de la tour. Je vous dis pas comment ça peste de devoir grimper ces foutus escaliers. Ça tangue, il y a du vent et c’est éreintant. Là haut, Rudy est juché sur le parapet. Cette fois, il n’est pas attaché. Rudy est près du vide. Il suffirait d’une folie ou d’un faux mouvement. Les quatre arrivants lui crient de ne pas faire le con.

Avant de monter, Marc a appelé les pompiers. Ils ne devraient pas tarder mais en attendant il s’agit de raisonner le copain. Rudy répond qu’il en a marre, que depuis seize ans qu’il bosse c’est la cinquième fois qu’il se mange une fermeture de boîte. À chaque fois, il y perd quelque chose. « Je me suis retrouvé dans des endroits nuls. Orléans, tu n’y penses même pas… » Il se met en équilibre sur un seul pied, les bras écartés, à faire l’avion. « Quand je suis monté, l’autre jour, je me suis aperçu que je n’avais pas peur. En fait, c’est rien de sauter.  » Les pompiers arrivent, essoufflés. « J’en ai marre, continue Rudy. Et puis, on perd tout le temps. Si je saute, ça va peut-être prouver quelque chose, ça va peut-être réveiller la conscience des ouvriers. Et puis, vous aurez peut-être le droit à une prime qui portera mon nom… » Ses collègues essaient de l’amadouer. La scène dure longtemps, bien au-delà de ce que peuvent mesurer les aiguilles d’une montre. Inutile de vous dire la tension. Xavier sort sa dernière cartouche : « Et tes gosses ?  » C’est peut-être ça qui ramène Rudy à la réalité. Il descend du parapet et rejoint ses copains. Les pompiers l’entourent et le conduisent à l’hôpital. Ça se termine là pour Rudy, qui ne va sans doute pas retourner à l’usine de sitôt. La fermeture va s’étaler sur deux ans, Rudy aura été le premier à péter les plombs. On sait qu’il y en aura d’autres. Et ce n’est pas seulement une affaire de statistiques. Pour info, après dix jours de grève et d’occupation, les salariés ont obtenu une prime de 350 euros net par mois jusqu’à la fermeture du site, qui s’ajoutera aux autres primes liées au plan de restructuration. Comme quoi, lorsqu’un groupe industriel ou financier comme Total veut charcuter une boîte, il est prêt à allonger du fric. Bonnes vacances !

Article publié dans CQFD n° 36, juillet-août 2006.






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