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CQFD N°036


ETHNOCENTRISME ? ÉGOCENTRISME ?

LA BALLE AU CENTRE

Mis à jour le :15 juillet 2006. Auteur : Nicolas Arraitz.

« Je vais te tuer ! » Au détour d’un compresseur électrique, sur le boulevard Longchamp transformé en long champ de bataille où le piéton se fraie un chemin entre les tranchées, sans jamais savoir s’il est dedans ou dehors, s’il va être comptabilisé avec les gravats à déblayer ou avec les rails du tram à insérer dans le nouveau paysage, on tombe sur une bagarre.

DEUX OUVRIERS en sont venus aux mains et s’empoignent contre la grille d’une fenêtre bourgeoise. Il y a du sang dans la poussière, sous le soleil de midi. C’est le Noir qui a la tête ouverte. Il serre les dents et rend coup pour coup. Pendant que ses copains maîtrisent le blessé, l’Arabe pianote nerveusement sur son portable : « Jo ! Viens sur le chantier, tout de suite !  » On flaire l’injustice, mais on n’est que des passants, on n’a pas vu le début, on passe. Je me souviens de cette phrase du maire décrétant que « le Marseille populaire, ce n’est pas le Marseille maghrébin, ce n’est pas le Marseille comorien  »… Ces gars qui se foutent sur la gueule travaillent à se foutre dehors.

Il fait chaud, les ordures s’entassent, empestent. Les rats sont à la fête. La grève des poubelles est venue comme la cerise sur le gâteau pourri de ce bordel sans queue ni tête, géré en dépit du bon sens et, de toute évidence, contre les gens qui y vivent. « Des agents qui ne veulent pas travailler plus de vingt-cinq heures par semaine  », persifle le maire. On voit bien les conditions de travail de ces ouvriers. En tant que riverain, on se mange aussi le mépris, le bruit et la poussière. Mais quel parti prendre dans cette baston d’exploités ? On passe. On ressasse ses propres problèmes. On râle contre les contractuels qui agissent en mercenaires d’Eiffage, le seigneur des horodateurs : ils verbalisent les véhicules qui n’ont pas payé la gabelle sur les emplacements payants et ignorent ceux qui gênent vraiment. On ne sait plus vers où tourner sa colère : contre les bagnoles qui envahissent l’espace public ou contre l’administration et ses copains du privé qui prennent ce prétexte pour harceler les habitants et les repousser loin du centre ?

Chez Momo, bar du Triomphe, Hamidouche ne sert plus le café aux joueurs de rami. Il s’est laissé embaucher dans le BTP. La Provence affirme qu’on manque d’ouvriers. Cinq mille postes d’électriciens, de grutiers et de plombiers resteraient à pourvoir. C’est donc ça : le tramway prend du retard parce que le Marseillais ne veut pas bosser. Il faut dire qu’on est en pleine Coupe du Monde. Chez Momo, on soutenait la Côte-d’Ivoire contre les Pays-Bas. Hamidouche m’a empêché de voir la première mi-temps, il fallait boire et causer pour oublier ce chantier de merde. Une fois soûl, il m’a dit ne pas supporter les Arabes. Mais Mohamed le Guinéen, qui a étudié en Algérie, affirme que les Noirs ne sont pas mieux traités en Kabylie que dans le Constantinois. L’amertume (ou la jubilation) de Zidane est immensément contagieuse. Serions-nous tous des gladiateurs plus ou moins payés ? Il serait temps alors de jouer pour nous-mêmes. La balle au centre et les buts dans les vitrines. « Le commissariat de Noailles, on en fera un hammam  », disait le sous-secrétaire adjoint de la Plaine Sans Frontière, interrogé pour Mermet.

Les élèves de l’école d’à côté ont donné un spectacle de fin d’année. Ils parlaient de leur ville (Marseille) et de leur pays (Algérie France Comores Maroc). Les mots qui revenaient le plus souvent étaient « guilis », « ciel bleu » et « pauvres »… « Dans ma ville, il y a des riches et des pauvres  ». « J’aime faire des guilis à ma cousine parce qu’après elle me fait pareil ». « J’ai rêvé que j’emmenais Martine à la boutique de l’OM. On demandait le prix des choses à la vendeuse, c’était trop cher. Martine a dit qu’elle était pauvre, alors la dame a dit qu’on pouvait emporter tout ce qu’on voulait.  »

Le vendeur de journaux de Stalingrad, qui place CQFD bien en vue, est timide. Les services municipaux l’ont dissuadé de réclamer l’indemnisation des pertes causées par les travaux, en lui annonçant que de toute façon elle tarderait des mois à être honorée. On lui avait promis que son kiosque, isolé dans un cul-de-sac au milieu des palissades, allait être détruit et réaménagé en vingt-quatre heures. Un beau matin, le kiosque n’était plus là, et voilà bientôt un mois que nous n’avons plus de nouvelles. Ici, tout est à l’avenant. Notre kiosquier reviendra-t-il vivant de Bagdad ?

À côté de la mairie, il y a une place qui fut longtemps squattée par les bagnoles. Maintenant, elle a été réhabilitée, comme ils disent. Dallée de neuf, elle est vide et impeccable. Deux paires de flics l’arpentent pour empêcher les minots d’y jouer au foot ou au skate. La dernière fois que j’y suis passé, une voiture-balai la sillonnait avec méthode : pas un papier gras en vue. À deux pas du chaos et des expulsions de la rue de la République, c’est l’obscène vitrine à Gaudin, sa vision de Marseille devenue encore plus vraie que les images de synthèse qui figurent l’avenir sur les panneaux publicitaires masquant les chantiers. Sous les fenêtres de son bureau, Gaudin a instauré l’apparence d’une cité immaculée, irréelle, inhumaine. Monsieur le maire veut faire mentir cette ville, comme l’existence qu’on nous impose conspire à faire mentir la vie. Monsieur Gaudin, si un jour je vous croise, je vais avoir du mal à ne pas vous foutre sur la gueule. Et je ne suis pas le seul.

Article publié dans CQFD n° 36, juillet-août 2006.






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