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CQFD N°037


DE NOTRE CORRESPONDANT PERMANENT AU PÉNITENCIER

BEYROUTH SUR LANNEMEZAN

Mis à jour le :15 septembre 2006. Auteur : Jann-Marc Rouillan.

Les hirondelles sont de retour sur le filin anti-hélico, ça sent la rentrée au pays des taulards. Auparavant, il a fallu supporter la canicule, l’absence de congés payés et la sono de l’atelier musique, dont le vacarme rappelait à un copain libanais les bombardements de Beyrouth. Ceux de 1982…

LA CLARTÉ D’UN SOLEIL PÂLE, le groupe des lève-tôt s’ébroue sur la pelouse. Par paquets de trois ou quatre, ils se racontent ce qu’ils ont vu hier soir à la télé. D’autres, les yeux dans le vague, méditent aux rives colorées des massifs de dahlias. La saison estivale est passée et nous sommes toujours là, échoués sur notre grève de béton. L’été avait débuté par le concert des détenus affiliés à l’activité musicale. On nous avait conviés si gentiment que nous n’avions pas osé refuser. Pourtant j’aurais dû me méfier, moi qui, certaines fins d’après-midi, m’étais inquiété des hululements venus d’on ne sait où. À mes interrogations, Max avait innocemment répondu : « Ils répètent.  » À peine étions-nous assis dans la salle de spectacle qu’un riff de guitare nous cloua à nos sièges. Le roulement de batterie dégringola en avalanche et nous engloutit. Seuls les deux ou trois gars qui stationnaient debout près de la porte réussirent à fuir. Le moine bénédictin venu en voisin du club de prière fut fauché à quelques pas de là. Il se recroquevilla sur une marche, ses mains à plat sur les oreilles. Pour les plus anciens, cette fanfare était digne de la mode punk de la fin des années 70. Au milieu du brouhaha, comme cela ne suffisait pas, Jaco, pensant qu’on ne profitait pas de son solo, poussa la sono. Dans le feu d’artifice des décibels, ses compères se sentirent lésés et l’imitèrent illico. Une peur panique électrisa l’assistance. Lorsque le Marseillais tourna vers nous un visage d’épouvante, je lus sur ses lèvres un sinistre présage : « Bonne mère, on va tous crever !  » Les mains jointes sur la poitrine, Gégé se préparait à entonner la prière des naufragés et des âmes perdues. Somme toute conscients qu’ils ne devaient pas liquider leur public aussi vite, les musiciens s’interrompirent pour une pause. Hébétés, nous étions incapables de leur échapper. Alors, polis et fraternels, nous les applaudîmes et, très professionnels, les virtuoses nous gratifièrent de mille merci. Ces bravos, loin de les apaiser, galvanisèrent leur appétit de bruit. Entre chaque « morceau », mon voisin libanais me martyrisait les côtes à coups de coude. Il me suppliait : « Va leur dire de baisser le son, va leur dire de baisser le son…  »

Heureux d’être encore vifs, nous espérions un épuisement. Nous guettions un signe de lassitude. Une heure s’écoula, et enfin le groupe s’excusa de ne pas avoir eu le temps de répéter plus de chansons. Ainsi, faute de munitions, le combat cessait et les gardiens en profitèrent pour rouvrir les portes. L’air frais soulagea nos oreilles enflammées. Au cours de notre retraite précipitée, le chibani me confia n’avoir jamais entendu autant de vacarme depuis les bombardements de Beyrouth au printemps 82. Triste pressentiment, puisque quelques jours plus tard le Liban croulait à nouveau sous les bombes israéliennes. Au moins, et malgré les cris de l’orchestre, le concert n’entraîna pas la pluie. Nous entrâmes au contraire dans une période de canicule. Sous le poids d’un soleil ardent, l’agitation habituelle s’apaisa puis disparut. Plus un bruit, plus un geste superflu. Nous mijotions à l’abri derrière nos rideaux. À la moindre entrebâillure de porte, nous jouissions du frêle courant d’air. L’école ferma, puis ce fut le tour des ateliers. Pourtant ici point de congés payés. Dehors, voici peu, le populo fêtait l’anniversaire des grèves de 36 et leurs acquis sociaux. Mais au pays du dedans, le travail est toujours à l’heure des fabriques du XIXe siècle. Et que dire de ceux qui, depuis deux mois, attendent en vain l’arrivée de leurs maigres payes. Un jeudi aux alentours de 9 heures du soir, comme si tout l’air séquestré par trois semaines de feu se libérait d’un coup, une violente tornade bouleversa le ciel d’orage. De terribles bourrasques secouèrent la centrale qui, par malheur, s’avéra plus solide que la maison des trois petits cochons et ses murs tinrent bon. Seul le jardin de Max subit les outrages de la tempête. Telle une malédiction voulant que rien ne dérange l’ordre punitif de ciment et de fer, elle s’acharna sur le carré de salades. Et lorsqu’elle lâcha le cou de son innocente victime, une pluie de confettis verts retomba aux abords de la pelouse. La grêle accomplit le reste. Et une épaisseur de glace empaqueta le paysage d’un blanc manteau. À minuit, debout aux pieds de nos fenêtres, nous demeurions saisis par cette vision de Noël au mois d’août. Les jours suivants, le temps demeura gris et maussade. Installé sous le préau, Yves nous avertit : « Les gars, ça sent la rentrée, ce matin les hirondelles se sont regroupées sur le filin anti-hélico. »

Depuis un an maintenant, nous confectionnons un petit journal intérieur. Nous occupons un local au rez-de-chaussée que nous partageons durant le mois d’août avec les cours de secourisme dispensé par un instructeur de la Croix-Rouge. Il n’y a pas foule. « Tu penses bien que si Adriana Karembeu était venue, la salle de classe aurait été trop petite !  », ronchonna Néné. De dépit, les élèves se vengèrent sur Max qui, à terre, tenait le rôle du mannequin. Garrot au bras gauche, point de contention au bras droit, se tortillant tel un lombric, le jardinier tentait de leur échapper. Après moult clins d’oeil, Serge annonça la couleur : « Et maintenant on passe au bouche-à-bouche !  » Au journal, nous nous sommes engagés à ne pas aborder de thèmes politiques ni religieux. Mais où sont les limites du politique ? Et où s’arrête le religieux dans nos sociétés judéo-chrétiennes ? Quoi qu’il en soit la censure veille. Et rarement nous évitons les marchandages. La semaine dernière, profitant de mon absence, la réunion de rédaction me confia l’édito. « Chacun son tour !  », me lança Seb en rigolant. Je n’allais pas me défiler, même pour cette introduction de l’interview du JAP [juge d’application des peines] ! Et avant que je n’y réfléchisse vraiment, le titre s’imposa : « La question reste posée.  » Inutile d’expliquer que, depuis des semaines, l’actualité moyen-orientale nous colle à la peau. Impossible de s’en évader. Et comment ne pas la mettre en rapport avec les certitudes scolastiques d’un juge ? À chaque refus de grâce ou de conditionnelle, le magistrat lève les yeux au ciel en invoquant « nos crimes »… Devant l’écran de télé, tout cela est bien relatif. Que valent le meurtre d’occasion et le trafic de chichon lorsqu’on considère l’impunité de la soldatesque. Autour des batteries de canons, des troupes hilares se congratulent à chaque obus faisant mouche. Ainsi ils tuent femmes et enfants et s’en félicitent. Aucun flic ne leur passe les menottes. Ni aucun juge ne s’avise de les réprimander. Il paraît même que c’est absolument normal et naturel. Et pour beaucoup de salauds, ces liquidations seraient même nécessaires à la paix des grandes cités occidentales. Comment donc partiraient-ils en vacances l’été prochain si de courageux militaires ne confisquaient pas le pétrole à ces populations incultes, fanatiques et barbares ? Au constat d’un tel été de massacre, quel juge justifiera raisonnablement le fossé incommensurable entre l’impunité des puissants et l’acharnement s’abattant sur les pauvres ? Et que penser du peu de réaction des honnêtes gens ? Dédé a fait vingt ans pour un cambriolage qui a mal tourné, Rani autant pour une fusillade entre voyous, et pour les deux, nul espoir de libération avant plusieurs années. Réunis devant l’écran de la salle commune, nous sommes arrivés à une conclusion collective : au coeur de nos sociétés de la barbarie ordinaire, il y a beaucoup d’innocence dans nos crimes et tout autant de culpabilité dans ce que vous prétendez être votre innocence.

Article publié dans CQFD n° 37, septembre 2006.






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