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CQFD N°037


PLUS TU TRIMES, MOINS TU TRAVAILLES

TU T’OCCUPES DE QUOI, TOI ?

Mis à jour le :15 septembre 2006. Auteur : Fabio Cerquellini.

Selon le catéchisme libéral, le travailleur d’aujourd’hui ne travaille plus, il « s’occupe ». Labellisé individu libre et autonome, il échapperait au labeur collectif, sale et aliénant qui ne subsisterait que dans les contrées archaïques. Dans un livre inédit en France, des travailleurs de « pays riches » réfutent cette imposture.

AVANT, QUAND ON DEMANDAIT « Quel travail tu fais ? », on avait l’intuition d’une reconnaissance possible entre égaux. On avait un état d’esprit en commun, un style de vie, des modèles culturels qui se heurtaient souvent au système dominant. On n’était pas que des individus isolés se débattant pour survivre. Maintenant, la question est évasive : « De quoi tu t’occupes ? » De survivre… Dans un livre publié en Italie en 2005 [1], Emilio Quadrelli a recueilli des témoignages sur le turbin en pays « développé ». Extraits :

« Là où je travaille, on gagne pareil qu’il y a vingt ans, on travaille plus, on a de moins en moins de garanties, on est de plus en plus précaire. […] Au bout de six mois, un an, quelqu’un arrive et il est prêt à travailler plus pour un salaire moindre. C’est ça le problème  », dit un Génois employé dans le bâtiment.

À deux pas de là, un Sénégalais raconte : « Dans les serres, on était tous étrangers, certains clandestins, certains en situation régulière. Ceux en situation régulière essayaient d’obtenir des améliorations. […] Un des problèmes était la durée des pauses. On travaillait dans un air irrespirable. Les employeurs prétendaient nous donner une pause toutes les deux heures, et nous, nous en voulions une toutes les demi-heures. […] On a été remplacés par des Marocains clandestins.  »

Un Milanais de 24 ans, détenteur d’un bac technique : « J’ai commencé par monter des échafaudages. Comme il n’y avait pas beaucoup de taf, j’ai fait des gâches chez un grossiste de fruits et légumes. Pendant un temps j’ai aussi fait livreur de pizzas le soir. […] Ça fait sept ans que je m’en tire comme ça et je ne crois pas qu’il y aura de changement dans le futur… Les amis du bar ? Il y a ceux qui travaillent sous contrat, ceux qui bossent au noir, ceux qui sont au chômage. […] Ça deale pas mal aussi. Personne ne fait beaucoup de thunes avec le travail illégal, mais t’es moins dans la merde, ça fait un petit quelque chose en plus. Entre nous, il arrive qu’on arrondisse nos fins de mois en volant à la commande des voitures, des motos et des scooters.  »

Une jeune diplômée : « J’ai bossé à Ikea pendant trois ans. […] Tu travailles dans l’entreprise, tu manges dans l’entreprise, tu fais un crédit avec l’entreprise, tu as tes loisirs avec l’entreprise, tu baises avec l’entreprise, tu te maries dans l’entreprise. […] C’est une communauté idéale, mais il faut la conquérir… Une conquête qui ne cesse jamais parce que tu dois toujours faire tes preuves… C’est une guerre permanente de tous contre tous pour accéder à un échelon supérieur. […] Chaque employé reçoit un bulletin annuel dans lequel il est noté et classé.  »

Une Turinoise de 36 ans décrit son parcours : « J’ai travaillé dans une boîte de sous-traitance de Fiat jusqu’à ce qu’elle ferme. Elle a rouvert ensuite sous un autre nom et n’a embauché que des jeunes en contrat-formation. […] Pendant un moment, je me suis débrouillée… Ménages, barmaid, serveuse… J’ai fait des ourlets de pantalons, des retouches. […] On m’a alors conseillé de m’informer auprès de la Province, qui organisait des cours de formation… On s’est retrouvées sept femmes dans un groupe. […] Le plus important pour chacune d’entre nous était l’argent que l’assiduité aux cours nous garantissait. On nous répétait en permanence que devenir entrepreneur était une question culturelle, psychologique, sociale plus qu’une question économique. […] On nous a proposé d’ouvrir une laverie industrielle. Le Fonds social européen couvrait 80 % des coûts, et le reste, avec un crédit intéressant, était à notre charge… On s’est endettées. On se disait qu’en travaillant à son compte on aurait une vie plus autonome. […] En réalité, c’est un vrai cauchemar. On ne fait rien d’autre. En travaillant 12 heures par jour, on réussit à se payer 1 000 euros par mois. On passe son temps à la laverie, à parler de la laverie, à penser à la laverie…  »

Malgré les conditions dégradées qui leur sont communes, c’est en individus isolés que les prolos sont désormais confrontés au système. Classifiés en tant que jeunes de banlieue, immigrés, défenseurs des peuples opprimés ou de la nature, taulards, étudiants, chômeurs, précaires, féministes, squatters, homosexuels, pacifistes, « gens », consommateurs, épargnants ou… « individus-multitudes », dans le charabia de Negri. Mais au fond, tous, nous restons ceux à qui le travail bouffe la vie.

Article publié dans CQFD n° 37, septembre 2006.


[1] Emilio Quadrelli, Gabbie metropolitane, éd.DeriveApprodi, 2005.





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