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CQFD N°037


CHRONIQUE DE GUERRE

CUEILLIR LA TOMATE POUR DES PRUNES

Mis à jour le :15 septembre 2006. Auteur : Marie Nennès.


Ils sont presque tous là, silencieux, les bras croisés, assis dans la petite salle du conseil des prud’hommes d’Aix-en-Provence. Vingt-neuf ouvriers agricoles, marocains pour la plupart, le dos cassé par vingt ans de travail dans les serres. Cela fait plus de deux ans qu’ils attendent ce procès, deux ans que, fait rarissime, ils ont décidé d’attaquer ensemble leurs anciens employeurs, un père et son fils, deux gros producteurs de tomates de l’étang de Berre, pour licenciement abusif, non-paiement des heures supplémentaires, des repos compensateurs et des congés payés. Rien que du très banal dans l’agriculture des Bouches-du-Rhône. Quelques saisonniers sous contrat OMI (voir CQFD n°7), obligés de fermer leur gueule pour pouvoir revenir l’année d’après, suffisent à mettre la pression sur tous les autres. Ajouter quelques tours de passe-passe, comme des prêts de main-d’oeuvre entre les deux exploitations, pour empêcher la requalification en CDI des contrats d’autres saisonniers, et roule ma poule.

Mais cette fois, les patrons ont été trop gourmands : en 2002, ils informent leurs ouvriers qu’ils seront désormais rémunérés à la tâche et non plus à l’heure. Ces derniers refusent en bloc : être payés au rendement au bout de trente ans d’ancienneté pour certains, l’humiliation est dure à avaler. 57 heures par semaine l’été, 47 l’hiver, c’est déjà largement suffisant, surtout qu’elles sont loin d’être toutes payées. Harcèlement, contrôles d’huissiers venant chronométrer le temps qu’ils mettent à remplir une caisse de tomates, pression qui s’accentue sur les OMI obligés de bosser plus que leurs camarades… Après deux ans de guerre de tranchées et de menaces en tout genre, les ouvriers saisissent l’inspection du travail. En guise de représailles, c’est la porte pour tout le monde.

Esclavagistes bons pères de familles

Depuis, ils attendent. L’inspection du travail a bien refusé le licenciement de quatre délégués du personnel, salariés protégés. Les autres, mis sur liste noire, n’ont pas retrouvé de travail dans les exploitations alentour. Ceux qui ont une carte de séjour ou des papiers français auraient droit au chômage mais, tant que l’affaire n’est pas jugée, ils ne touchent rien. Les OMI, eux, ont dû se maintenir illégalement sur le territoire pour assister au procès. Au tout début, la préfecture leur avait royalement accordé une autorisation provisoire de séjour de trois mois, qu’elle n’a jamais renouvelée. De report en report, le procès a traîné jusqu’en septembre 2006. Les employeurs ont mis des mois à fournir les pièces demandées, les conseillers prud’homaux un an à rendre un rapport d’enquête. Aussi, c’est toute honte bue que l’avocat des employeurs déclame, portant trop fort la voix dans cette petite salle, que « ses clients sont de bons pères de familles  », que dans leurs entreprises on « partageait le mouton avec les ouvriers  » et qu’il est certain que « beaucoup ont honte  » d’avoir trahi leurs si gentils patrons. Lesquels ont dû hypothéquer tous leurs biens et se retrouveront « au sens propre sur la paille  » si on les oblige à payer les heures supplémentaires, encore un drame pour notre agriculture, si c’est pas malheureux de voir ça…

Dans son dos, les ouvriers sont toujours silencieux. Peut-être pensent-ils au prix de leur révolte. Deux ans de galère, sans salaires. Ils ont pourtant choisi de faire confiance à la justice. Le jugement a été mis en délibéré au 5 décembre.

Article publié dans CQFD n° 37, septembre 2006.






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