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CQFD N°037



« JE ME PERÇOIS COMME UN RÉSISTANT »

Mis à jour le :15 septembre 2006. Auteur : Anatole Istria.

Un vigneron du Sud-Est nous livre sa notion d’un vin authentique et sa vision d’un métier qu’il revendique farouchement artisanal.

CQFD : Comment es-tu devenu vigneron ?

Si je n’étais pas prédestiné à faire du vin, je l’étais à dénoncer la modernité et à lui résister sur le lieu même de ma naissance. Cette résistance a pris chez moi la figure du paysan viticulteur, métier qu’exerçait déjà mon père. Il faut préciser que j’emploie ici cette notion de métier dans sa conception traditionnelle, c’est-à-dire conformément à son étymologie (du latin ministerium), de fonction. Dans la conception moderne du métier, les individus ne sont plus que des « unités » interchangeables et donc mécaniques, dans lesquelles il ne subsiste plus rien de véritablement humain ; ces métiers « mécaniques » constituent l’industrie. Ainsi, toute l’activité de bien de mes collègues vignerons consiste à faire mouvoir des machines et ce sont bien elles qui, en définitive, cultiveront la vigne et fabriqueront le vin, ce qui aboutit à la fabrication en série. Car le but est de produire la plus grande quantité possible, d’une qualité semblable d’une année à l’autre, à l’usage d’hommes que l’on suppose semblables également. C’est bien là le triomphe de la quantité et de l’uniformité. On peut remarquer aussi que la machine est le contraire de l’outil. Elle n’est pas un « outil perfectionné » comme beaucoup se l’imaginent. L’outil est en quelque sorte le prolongement de la main de l’homme et de l’homme lui-même, tandis que la machine réduit celui-ci à n’être que son serviteur.

Alors que tu travailles en bio, tu ne revendiques pas le label AB pour ton vin. Pourquoi ?

Il m’est apparu dès le départ que l’appellation AB n’est en rien un gage suffisant de qualité, ni de bon esprit. Le cahier des charges de l’Agriculture Biologique, en ce qui concerne la cave, là où s’élabore le vin, est de mon point de vue trop laxiste. Il autorise l’emploi, même si c’est à des doses plus faibles qu’en chimie, de sulfites. Les sulfites sont des additifs alimentaires qui sont utilisés comme conservateurs et anti-oxygène. En tant que conservateurs, ils empêchent la décomposition du vin dans l’organisme par blocage du travail des bactéries du système digestif. De plus ils inhibent les vitamines du groupe B, essentielles pour que le foie métabolise les sucres et les dérivés de l’alcool. Le cahier des charges bio autorise aussi l’emploi de levures artificielles, alors que seules les levures présentes naturellement dans la vigne peuvent donner, par la fermentation, un vin authentique. Pour fabriquer ces levures, on utilise l’auto clonage, c’est-à-dire qu’on retire les gênes d’une séquence génétique pour réintroduire une partie de ceux-ci ou un « équivalent génétique ». Ces bidouillages ouvrent la porte à la fabrication de levures OGM. Mais en fait, pour moi, ce n’est pas vraiment là le fond du problème. Je n’admets pas qu’il y ait d’un côté le vin « normal », provenant de l’agriculture dite conventionnelle, et de l’autre le vin dit bio, relativement sans chimie - je dis bien relativement -, qui s’adresserait à une petite partie de la population. Défendre le label bio ce serait pour moi défendre ce qui existe à travers une pseudo partition, même en souhaitant que le bio se développe et concurrence la chimie. Défendre ce qui existe, avec un souci réformiste, c’est justement ce que je ne veux pas faire. Je ne veux pas d’un monde où l’on distingue les produits bio des autres. Il ne devrait y avoir qu’une façon de cultiver, de « produire » du vin : celle qui découle d’une pratique respectueuse de la nature et de l’homme.

Comment te confrontes-tu au problème de l’argent et à la nécessité de vendre ?

C’est bien sûr la pierre d’achoppement du système. Comme tout le monde, je suis bien obligé de faire avec cette calamité. Il me faut vendre pour pouvoir continuer à produire pour les autres. Je n’oublie pas que l’échange marchand n’est rien d’autre qu’une communication aliénée : il ne tient qu’à nous, buveurs de mon vin et moi-même, d’en être conscients. On peut échanger au moyen de l’argent et avoir aussi une autre relation. Ainsi je ne veux pas, comme le font la plupart de mes collègues, produire pour le maximum de gens, c’est-à-dire pour faire le maximum de fric. J’ai donc décidé, et je m’y tiens, de ne produire qu’une petite quantité de vin, juste ce qu’il faut pour continuer à faire ce que je fais.

Quelles sont les dimensions de ton exploitation ?

Lorsque j’ai repris les vignes de mon père,j’avais une bonne dizaine d’hectares. Mais cela nécessitait un matériel assez important. J’ai choisi de revenir à une taille plus humaine, cinq hectares. Cela me permet de me passer le plus possible de machines pour travailler. Je me sers essentiellement d’outils, à la vigne comme à la cave. Un véritable travail artisanal, avec une réflexion sur la biodiversité permet d’intervenir sur la vie du sol plutôt que sur les plantes. Je ne suis pas dans une position de lutte contre les maladies des plantes, qui ne sont révélatrices que de mauvaises pratiques de culture. Et si le raisin est de qualité, il ne reste plus qu’à l’acheminer intact jusqu’à la cuve et à le laisser fermenter (moyennant quelques connaissances sur le sujet) sans adjonction de sulfites, sans employer par la suite aucun des moyens qui tendent à rendre le vin artificiel.

De quoi est faite la qualité dont tu parles ?

Il y a une grande différence entre un vin produit artisanalement (nous sommes quelques-uns en France à travailler ainsi) et les autres, grands vins et petits vins, bio ou pas bio. L’absence complète de produits de traitement dans les vignes, de sulfites, de levures artificielles, d’additifs…, et le rejet de toute intervention de type industriel, donne au vin une qualité vitale énergétique bien particulière. C’est aussi un vin qui, à mes yeux, a le vrai goût du vin, souvent oublié même par lesdits connaisseurs. Il ne s’agit pas d’un goût remarquable sous tel ou tel aspect, mais d’un équilibre général. Ce n’est pas un vin qui se déguste, il s’agit d’un vin qui se boit, qui se digère et qui fait son effet. On peut le juger par le plaisir qu’on prend à le boire et à l’état intérieur dans lequel on se trouve après l’avoir bu. En fait, je ne me perçois pas comme un vigneron mais comme un résistant. Je voudrais juste convaincre d’autres personnes d’exercer cette résistance et, éventuellement, de procurer du vrai vin à d’autres buveurs.

Propos recueillis par A. I.

Article publié dans CQFD n° 37, septembre 2006.

À lire également , les articles DU GROS ROUGE QUI FÂCHE, LES EFFETS DE LA PARKÉRISATION et ANTHOLOGIE DU PINARD BIZNESS parus dans le même numéro.






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« JE ME PERÇOIS COMME UN RÉSISTANT »
| 16 décembre 2009 |
Ben vi c’est très bien tout ça mais il le fait ou son pinard ce brave homme, ça donne envie de le gouter…
 

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