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CQFD N°037


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

P’TIT CHEF ET GROSSE ENVIE

Mis à jour le :15 septembre 2006. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


BON, Y EN A QUI COURENT après, mais il y en a sur qui ça tombe, comme une malédiction. Un jour, l’ingénieur ou le chef de service viennent te voir et te proposent de devenir chef d’équipe. Il y en a qui, comme moi, ont toujours refusé, mais la plupart acceptent. Ça fait mieux sur la carte de visite, la paie est légèrement plus élevée et puis « ça donne des responsabilités  ». Parfois je me demande si la direction ne propose pas aux collègues de devenir p’tits chefs pour les casser ou les faire rentrer dans le rang. J’en ai vu combien, de ces ouvriers rebelles transformés en exécutants serviles après avoir obtenu des responsabilités (modestes) et des (petites) fonctions de commandement ? C’est un peu le cas de Denis. Dans sa jeunesse, avant d’entrer dans la boîte, il avait été Blouson Noir. Plutôt porté sur la baston, il finissait souvent le week-end au commissariat. Devenu salarié, il s’était un peu rangé. Il s’était marié, aussi. Il continuait à ne pas se laisser faire et disait toujours non quand il ne voulait pas de tel ou tel boulot débile. Un rien macho, mais viscéralement indocile. Pendant un temps il a été syndiqué à la CGT et même, un court moment, délégué du personnel.

Et puis voilà qu’il y a quelques années, sa hiérarchie lui offre une promotion de chef d’équipe, quasiment au bénéfice de l’âge : c’était le plus âgé de l’atelier. En fait de montée en grade, il devait continuer à se farcir les quarts et à faire presque le même boulot, mais avec désormais neuf types sous son pouvoir. Son salaire n’a été augmenté que de cinquante-six euros par mois. Pas de quoi faire la fête, mais Denis a accepté. Parce qu’il avait travaillé toute sa vie dans cet atelier, parce qu’il n’avait plus que quelques années à tirer, parce que ce serait en quelque sorte son bâton de maréchal. Mais voilà, une fois devenu p’tit chef, Denis n’a plus été pareil. Était-ce le fait d’avoir des comptes à rendre ou d’exercer un bout de pouvoir ? Denis est devenu un vrai con. Un pousse-cul comme il les avait combattus auparavant. À croire qu’il avait perdu la mémoire. Il la jouait dictateur, refusant toute discussion lorsqu’il y avait une tâche spécifique à exécuter. Impossible de se faire entendre, d’autant que Denis étant costaud, il jouait de ses muscles pour imposer ses vues. Pire : il avait ses préférés, auxquels il donnait un boulot correct, et ses têtes de Turc, qu’il malmenait. Un climat malsain s’est donc vite installé dans l’équipe. D’où l’incident d’il y a quelques jours. Pas une action d’éclat, juste un petit geste vengeur. C’est le moment de la pause-café, toute l’équipe est assise autour de la table du réfectoire en attendant que la cafetière se remplisse. Denis trône en bout de table et parle de tout et de rien devant l’équipe qui ne l’écoute plus, tellement ils en ont marre de lui et de sa façon d’être. Il y a une heure, Denis a pris à partie Michel et Max et ça a failli se terminer en bagarre.

« Bon, je vois que vous n’avez pas envie de causer, dit Denis. Je vais faire un tour avant que le café soit prêt. » Il se lève et sort dans l’atelier. On pense qu’il en profite pour aller dans le vestiaire et se servir, en douce, un whisky caché dans son placard. Mais ce sont les mauvaises langues qui le disent. Le café est prêt et Manu le sert dans les tasses. C’est à ce moment-là que ça se passe. Max dit à Manu : « Passe-moi la tasse de Denis. » Manu obtempère et Max se lève, la tasse de Denis à la main, et se dirige vers l’évier. Là, il déboutonne sa braguette, sort son instrument et lâche quelques gouttes d’urine dans la tasse. Ensuite il remballe le matériel, repose la tasse à la place de Denis et y ajoute le café. Personne ne dit quoi que ce soit. Personne ne critique. Personne ne trouve que c’est dégueulasse. Denis revient, s’assoit, commence à boire son café puis lâche : « Il est pas terrible ton café. » « Non, répond Manu, je l’ai raté, rajoute du sucre. » Denis s’exécute et boit son café, cul sec, sous les regards de toute son équipe. « Bah quoi ? Qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça ? Vous m’avez fait une connerie ?  » « Même pas  », répondent les collègues en choeur. Voilà, c’est comme ça que ça s’est passé. Une histoire au quotidien, et celui qui me l’a racontée comme moi-même ne savons qu’en penser…

Article publié dans CQFD n° 37, septembre 2006.






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