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CQFD N°038


LES VIEUX DOSSIERS D’ANATOLE

ZONE APACHE

Mis à jour le :15 octobre 2006. Auteur : Anatole Istria.


Début 1900, pisse-copies, juges et argousins s’entendent pour juguler un « péril jeune » qui menace la IIIe République. Sur les hauteurs de Belleville, deux jeunes prolos déclassés, Manda et Leca, se battent à couteaux tirés pour les yeux d’une blonde, Amélie Hélie, une putain appelée Casque d’or. C’est pas des manières, mais comme l’histoire est belle comme l’antique, elle tient en haleine la presse et les discussions mondaines. On s’intéresse alors aux us et coutumes de cette jeunesse délinquante qu’on surnomme « les apaches », en référence aux plus sauvages des sauvages, mais qui entre eux s’appellent les « copains ».

Enfant du ruisseau et du pavé, l’apache échappe aux griffes de l’ordre social. « Sous ce vocable, on a réuni l’escroc, l’escarpe, le rôdeur de barrière, le cambrioleur, le faquin à poignard clandestin, l’homme qui vit en marge de la société, prêt à toutes les besognes pour ne pas accomplir un labeur régulier, le misérable qui crochète une porte, ou éventre un passant, parfois pour rien, pour le plaisir » proclame le journal Le Gaulois en 1907. En positif : l’apache flâne, fait l’école buissonnière, fréquente les bistrots, exècre le travail, méprise le travailleur soumis, guette le rupin en goguette, évite les cognes et leurs mouchards, recherche la compagnie des poteaux de haute fanandelle et des meufs pas bégueules, fréquente les balluches, collectionne les tatouages, discourt en argomuche, frime, flambe et se sape. Un code d’élégance apache le distingue de l’accoutrement du cave endimanché : casquette à trois ponts, pattes d’éph’, foulards soyeux et chamarrés, veste cintrée, gros ceinturon et bottines pointues. Son territoire s’étend surtout des faubourgs populaires du Nord et de l’Est parisien jusqu’aux Fortifs, cette zone hors-la-loi qui délimite Paris et sera détruite en 1907. L’apache donne dans le julot casse-croûte et s’acoquine avec une, voire deux gigolettes, pour gagner son pain de fesse. Pour autant, on est encore au stade du proxénétisme de proximité, presque à l’amiable en comparaison avec la traite quasi industrielle et inhumaine qui apparaît dans les années 20 avec l’arrivée de vils macs corses. Grosso merdo, du temps des apaches, les gonzesses sont affranchies ; à l’époque du milieu, elles sont asservies. Dans l’affaire Casque d’or, c’est d’ailleurs l’image de l’amour libre qui fascine ; même si les rapports sont vaches on est loin du contrat d’épicier que constitue le mariage bourgeois.

Le romantisme voyou se délecte de l’univers apache. Les chansonniers, les littérateurs, les théâtreux exploitent le filon. Mais l’apache n’est ni un simple phénomène de mode ni un sujet révolutionnaire. C’est bien le sous-produit d’une période arrogante de despotisme industriel et d’expansion coloniale. L’apprentissage traditionnel est en pleine décadence, la discipline au travail s’impose partout. L’ouvrier est exploité, méprisé. La Belle époque maltraite sa main-d’oeuvre. Quant à la jeunesse rebelle estimée à trente mille individus, divers philanthropes (journaleux, criminologues et législateurs) rivalisent d’imagination pour lui régler son sort et geindre sur le laxisme des institutions. Après avoir évoqué le subtil recours à la flagellation et à la guillotine, tout en disposant du recours aux bagnes pour enfants (Aniane, Belle-Île) et aux Bat’d’Af’ (bataillons disciplinaires d’Afrique), le Code de l’Enfance instaure les tribunaux pour mineurs en 1912. Avec le recul de l’Histoire, Michelle Perrot conclut : « Beaucoup voient dans l’armée le moyen de capter des “qualités guerrières mal employées” et de mater les rebelles impénitents, expédiés en première ligne, lorsque viendra la guerre. La Guerre : Veuve suprême.  » (in Les Ombres de l’histoire, 2001). Tremblez, racailles !

Article publié dans CQFD n° 38, octobre 2006.






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