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CQFD N°038


APARTHEID ET OFFENSIVE IMMOBILIERE

JÉRUSALEM COULÉE DANS LE BÉTON

Mis à jour le :15 octobre 2006. Auteur : Lucie Breilh.

Pour asphyxier la vieille ville arabe, la municipalité de Jérusalem est en train de lui adjoindre un gigantesque péage : une zone commerciale avec hôtels, restaurants, parkings et résidences de luxe. Une sorte de Jérusalem-Land qui allie l’esthétique de Disney à l’esprit des colonies.

À VOIR LES MAQUETTES EN 3D qui s’offrent aux passants, on se croirait dans une de ces villes françaises jugées trop populeuses et livrées à la voracité des promoteurs. Sauf qu’à Jérusalem, le bétonnage n’a pas seulement pour but d’éloigner les pauvres du centre, mais aussi d’étouffer un peu plus les quartiers arabes et l’Histoire de la ville. Aux abords de la porte de Jaffa, entrée clé vers les souks de la vieille ville, un vaste complexe immobilier verrouillera bientôt ce point stratégique : un quartier résidentiel de « standing », des places et rues piétonnes, un tramway, six sous-sols de parking destinés aux bus de tourisme et, en guise de château fort, un centre commercial avec boutiques de luxe, magasins d’antiquités, restaurants, hôtels et cinéma. Lancé il y a dix ans sur le « no man’s land » qui sépare l’Est et l’Ouest de la « ville sainte », le chantier est aujourd’hui presque achevé. Des appartements et duplex avec vue sur la partie arabe de Jérusalem sont déjà en vente : la première livraison est prévue pour avril 2007.

Financé par des capitaux étrangers « amis d’Israël », ce projet n’est pas destiné seulement à enlaidir le paysage et à enrichir les promoteurs immobiliers, qu’ils soient publics [1] ou privés [2]. À travers cette verrue urbanistique, il s’agit aussi d’assécher les ressources dont vivent les Arabes de la vieille ville. À Jérusalem-Est, rénover la façade des vieux hôtels est interdit par la loi, en construire de nouveaux également. Les touristes désireux de se loger à l’Est se tournent donc plus volontiers vers les hôtels de standing international construits sur le « no man’s land » de 1948, qui tous appartiennent à des Israéliens. L’enjeu du futur complexe est de faire fructifier cette manne au détriment des Arabes. Le centre commercial, dont les rues piétonnes déboucheront directement sur la porte de Jaffa, deviendra un passage obligé pour les touristes qui souhaitent gagner la vieille ville. Tout est conçu pour qu’ils y dépensent leurs dollars avant d’arriver au souk.

L’astuce est d’autant plus prometteuse que les commerçants arabes sont pris à la gorge : du fait de la baisse des visiteurs depuis les deux Intifada, ils ont de plus en plus de mal à payer les lourdes taxes réclamées par l’État. Tenus d’augmenter leurs prix pour survivre, ils ne font pas le poids face à la concurrence israélienne. Si le plan municipal se déroule comme prévu, l’économie arabe sera paralysée et les petits commerçants acculés à la ruine. La manière dont la municipalité s’y est prise pour défigurer l’accès à la vieille ville s’apparente bel et bien à une colonisation. Le site du nouveau quartier se compose en effet de « terres d’absents » confisquées aux Palestiniens et d’un vaste terrain appartenant à l’Église maronite. En 1948, Israël avait judicieusement interdit aux maronites de rénover les bâtiments construits sur cette terre mais aussi de les louer ou de les vendre. Quarante ans plus tard, la municipalité a contourné cette loi en s’octroyant elle-même un permis de location à long terme par le biais de promoteurs immobiliers.

Cette « israélisation » à marche forcée est désormais irréversible, même aux abords du Saint-Sépulcre et de l’esplanade des mosquées. En 1992, les autorités avaient rasé la forêt située entre la porte de Damas et la porte Neuve pour y installer une place plantée de palmiers, l’arbre symbole de l’État d’Israël (gravé sur les pièces d’un shekel). Depuis, des quartiers ultramodernes ou refaits « à l’ancienne » surgissent de partout. Cette politique du bulldozer permet lentement mais sûrement de falsifier l’histoire de la ville. Une visite nocturne sur le chantier suffit à s’en convaincre : les maisons chrétiennes du XIXe siècle sont démontées pierre par pierre, lesquelles sont ensuite plaquées contre des structures modernes pour bâtir un nouveau quartier faussement « pittoresque » - il faut bien étancher la soif d’authenticité des touristes. Un bain et des fondations de murailles de l’époque omeyyade sont enfouis sous les constructions modernes. Les ouvriers, des clandestins de Cisjordanie et d’Asie, sont payés une misère et dorment dans des baraquements sans sanitaires à l’intérieur du chantier.

Pas sûr que le vacancier qui visitera cette zone en toc plutôt que les beautés de la vieille ville saura discerner l’imposture, d’autant que les guides israéliens tiennent un discours très orienté. Éloigner les touristes des quartiers arabes permet aussi à la municipalité de Jérusalem de poursuivre sa politique de colonisation de la vieille ville sans craindre les regards indiscrets. Et de causer « processus de paix » sans provoquer des rires nerveux. Sur la route n°1, qui longe le « no man’s land » transformé en foir’fouille de luxe, on tombe sur une place en construction qui porte bien son nom : la place Tsahal.

Article publié dans CQFD n° 38, octobre 2006.


[1] L’Autorité de développement de Jérusalem, le ministère de la Circulation routière, le ministère du Tourisme, l’Agence gouvernementale du tourisme.

[2] L’Agence de développement de Jérusalem (MORIA), la Compagnie de la circulation routière.





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