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CQFD N°038


NOUVELLE-ORLÉANS : UN EX-BLACK PANTHER RACONTE L’APRÈS-KATRINA

BELLA, BELLA, BELLA AMERIKA !

Mis à jour le :15 octobre 2006. Auteur : Pierre et Zé.

Voilà plus de quarante ans que Saladin Mohamed est de toutes les bagarres radicales menées aux USA. Lors de son passage en France, deux amis de CQFD l’ont rencontré. L’ouragan Katrina n’a pas détruit que les digues de la Nouvelle-Orléans, il a aussi fissuré l’édifice social. Entretien.

CQFD : Plus d’un an après le passage de l’ouragan Katrina, que se passe-t-il à la Nouvelle-Orléans ?

Un mouvement tente de reconstruire la ville sur des critères de justice sociale, incluant la question des prisons. Ce mouvement s’appelle Safe Prisons, Safe Streets. Nous sommes nombreux à y introduire l’idée d’autodétermination. Parce qu’on ne se contentera pas de reconstruire les écoles ; on veut changer la nature du rapport de forces entre les gens et l’administration, on ne veut pas reconstruire des prisons, on veut que le système judiciaire soit profondément modifié, on veut que les conditions de liberté conditionnelle, de logement soient reconsidérées. Je fais aussi partie d’un mouvement de rescapés de Katrina, qui exige du gouvernement fédéral qu’il applique ce que le droit international prévoit pour les gens déplacés à l’intérieur de leur propre pays. Cela concerne le droit au logement, le droit aux secours, le droit à l’éducation des enfants et celui de ne pas être criminalisé du fait de son statut. Même le droit américain oblige le gouvernement à assurer dix-huit mois de logement aux victimes de catastrophes naturelles. Pour les Noirs - plus de 70% de la population de la Nouvelle-Orléans -, l’impact de Katrina a été aussi dévastateur, sinon plus, que celui du 11-Septembre. Les dédommagements après le 11-septembre comprenaient l’accès gratuit aux universités privées pour les survivants et ceux qui avaient perdu quelqu’un dans le World Trade Center. Chaque famille a reçu près d’un million de dollars. Rien de tel après Katrina, alors que le gouvernement n’a rien fait pendant quatre longs jours et qu’il était responsable du mauvais état des digues. Katrina a donné lieu à un mouvement social important, différent de celui de l’époque des droits civiques. Ce mouvement pour la reconstruction de la ville est un défi de taille lancé au gouvernement. Les gens ont vu qu’il n’hésitait pas à les sacrifier. Le vrai visage du pays s’est révélé ; c’est une occasion qu’il faut saisir. Si ce mouvement ne devient pas maintenant politique, on a du mal à imaginer dans quelle situation il pourrait le devenir.

Tu penses que le chaos qui a suivi le passage de Katrina n’a pas été aussi désorganisé qu’on a voulu le dire ?

Pendant quatre jours, le gouvernement n’a envoyé que des flics et l’armée. Dans les prisons, par exemple, la situation était effroyable. À Angola, une des grandes taules de la Nouvelle-Orléans, les prisonniers ont dû casser les murs et se libérer eux-mêmes. Il y a des images télévisées qui l’ont montré. Nombre d’entre eux sont morts noyés. Et tout cela alors qu’en quinze jours, l’approvisionnement en pétrole d’importation, dont 60 à 70 % passe par la Nouvelle-Orléans, a été rétabli sans problème. Dans le projet officiel de reconstruction de la Nouvelle-Orléans, il y a une tentative de réduire la population noire des 70 % actuels à 20 %. L’évacuation a rappelé aux populations noires l’époque de l’esclavage : plusieurs milliers d’enfants ont été séparés de leurs parents, des gens ont été amassés dans des stades où les conditions de vie étaient proches de celles du transport d’esclaves… Pas de nourriture, aucun sanitaire. Dans un stade, les autorités avaient rassemblé 30 000 personnes. Au moment de l’évacuation, ils ont poussé les gens dans les bus et certains, qui pensaient aller au Texas, se sont retrouvés à Detroit… Aujourd’hui, un millier d’enfants n’ont toujours pas retrouvé leurs parents. On découvre encore des cadavres dans des maisons. Le gouvernement a fait tout son possible pour minimiser le nombre des victimes et personne n’a fait l’effort de comptabiliser les disparus. Des gens ont été transportés à des milliers de kilomètres de leur région d’origine… Maintenant, ils ne savent pas comment revenir chez eux. Les écoles ont été privatisées. Les autorités n’ont pas rouvert les hôpitaux publics qui étaient plus ou moins gratuits. Les problèmes d’hygiène sont si graves que beaucoup ont peur de reprendre leur emploi. Rien n’est fait pour améliorer les conditions sanitaires. La majorité des gens qui travaillent aujourd’hui à la Nouvelle-Orléans sont des sans-papiers payés au lance-pierre, sans aucune sécurité ni protection sociale. Cela prive de travail les autochtones et développe l’idée que les sans-papiers viennent prendre leur place. On peut craindre que la colère contre le gouvernement et sa politique de purification ethnique ne retombe sur les sans-papiers. Et puis, il n’y a aucune volonté sérieuse de reconstruire les digues. Il faut savoir que les terrains que les Noirs ont pu acheter en Caroline du Nord comme à la Nouvelle-Orléans étaient souvent inondables. Ce qui est certain, c’est que la ville entière aurait été noyée si quelques quartiers n’avaient été sacrifiés. Les digues les plus faibles protégeaient les quartiers noirs, ce sont celles qui ont cédé en premier.

Que les Noirs s’en prennent aux sans-papiers, c’est pain bénit pour le gouvernement !

Ils espèrent qu’utiliser une main-d’oeuvre latino sans-papiers divisera durablement le peuple noir et les immigrés mexicains. En septembre, nous avons organisé une rencontre « Noirs/Café-au-lait », pour appeler à reconstruire les digues, qui sont des murs de vie, et à cesser de construire ce que l’on appelle des murs de la mort, comme ce mur entre le Mexique et les États-Unis. Et puis, nous lançons des programmes d’éducation pour apprendre un peu d’histoire, pour rappeler notamment qu’au moment où le Mexique a viré l’Espagne, en 1821, l’esclavage y a été aboli. Le « chemin de fer souterrain », ce système de solidarité qui permettait aux esclaves de s’enfuir et de trouver la liberté, avait amené un grand nombre de Noirs au Mexique. Le Texas et d’autres États avaient fait pression sur le Mexique pour qu’il renvoie les esclaves marrons, ce que le Mexique n’a jamais fait. En 1847, quand les États-Unis ont attaqué et occupé le Mexique, c’était pour aller chercher les esclaves enfuis et annexer au passage la Californie, le Colorado, le Texas, le Nouveau-Mexique, l’Arizona, le Nevada… La guerre perdue, le Mexique a refusé une clause du traité qui exigeait le retour des esclaves enfuis. Il faut que les Noirs des États-Unis sachent cela. Ce n’est jamais raconté dans nos écoles, et en parler crée un lien entre Latinos et Noirs.

Tout à l’heure, tu parlais de ce qui s’est passé dans la prison d’Angola au moment du passage de Katrina. Tu te sens concerné par ce qui se passe dans les prisons ?

Cela fait partie de mon histoire, de celle de ma génération. Et ça continue de s’aggraver. Tu sais, j’ai commencé à m’occuper de politique à la fin des années 50. À l’époque, je jouais des tambours africains pendant les manifestations. Ma mère était engagée dans des mouvements sociaux. Moi, très jeune, j’étais membre d’un gang de rue. Ces deux choses m’ont apporté la notion d’organisation. Je suis entré dans l’armée au début des années 60. C’est dans ce milieu extrêmement raciste que je me suis radicalisé. Après, je me suis engagé dans les luttes des jeunes Noirs autour de l’école et de l’embauche. La répression policière était brutale. En 1966, j’ai fondé une organisation, les « Jeunes Afro-américains ». À Philadelphie, nous débattions entre gangs de rue dans l’idée de devenir politiquement actifs. On voyait les agissements des flics dans les quartiers et on les défiait pour essayer de les décourager de s’en prendre aux gens. C’était une approche assez radicale. C’était la période des révoltes, celle de Detroit et de Watts en 1965, celle de Newark, New Jersey, en 1967. J’ai passé huit ans dans une usine de téléviseurs et je suis devenu activiste à plein temps dans les syndicats et dans les communautés. Je faisais partie du groupe RAM (Mouvement d’action révolutionnaire) qui a participé à la fondation des Black Panthers. Beaucoup d’entre nous ont été arrêtés pour activité subversive et c’est ainsi que j’ai connu les prisonniers politiques. À l’époque, Malcom X, qui a passé une bonne partie de sa vie en taule, nous a fait comprendre que la prison est un outil de répression contre les travailleurs, les pauvres, les Afro-américains, mais qu’elle peut aussi devenir un lieu de radicalisation. Ça nous a fait comprendre l’importance de l’idée de transformation individuelle et la multiplicité des situations qui font que les gens deviennent radicaux. C’est en prison que George Jackson s’est radicalisé. Il a été l’un des premiers à créer des réseaux politiques, pas seulement à Soledad où il était incarcéré, mais dans toutes les prisons du pays. Il est devenu membre des Black Panthers pour aider les jeunes qui, lorsqu’ils arrivent en prison, se trouvent confrontés à de terribles conditions de détention, à l’isolement et autres sanctions disciplinaires. Il a réussi à organiser un réseau de défense et de solidarité et à désigner le système pénitentiaire comme l’ennemi commun des prisonniers. Les violences entre prisonniers ont diminué. Logement, alimentation, accès aux bibliothèques sont devenus des axes de lutte. George organisait des groupes de lecture, il faisait circuler de la littérature politique ; certains apprenaient même à lire en prison. Des groupes de soutien écrivaient aux prisonniers. Ils ouvraient ainsi une possibilité d’échanges avec l’extérieur. En 1969, son frère a tenté de le faire évader et s’est pris une balle dans la tête. Deux ans plus tard, George a été tué dans la prison de Saint- Quentin. Aujourd’hui, le mouvement des prisonniers politiques existe toujours, mais il s’est affaibli et fragmenté. Les opérations d’infiltration, de manipulation et de liquidation qu’a menées le FBI contre les mouvements, et surtout contre les Black Panthers, dans les années 70, ont été néfastes. Aujourd’hui, il y a un système de clans par nationalité : il existe une « confraternité aryenne », des Blancs, une organisation noire et une autre latino. L’administration pénitentiaire les dresse les uns contre les autres. Quand il y a des liens de solidarité, tout est fait pour les casser. Mais personne n’a oublié le massacre de 31 détenus et 11 gardiens à la prison d’Attica en 1971, quand l’armée est intervenue pour mettre fin à une mutinerie qui avait rassemblé toutes les communautés, Blancs, Noirs, Indiens.

Tu es originaire de Philadelphie ?

C’est là que j’ai grandi. En 1980, je suis venu m’installer en Caroline-du-Nord, dans le Sud des États-Unis, la région où la tradition de l’esclavage et de l’apartheid est la plus forte. On pourrait dire que le Sud est une colonie à l’intérieur des États-Unis. Près de 45 % des quarante millions de Noirs du pays vivent dans les sept États du Sud. En général, les structures sociales des communautés y sont sous-développées par rapport aux grandes villes du Nord comme New York. Et même s’il y a pas mal d’implantation d’usines, ça ne bénéficie pas aux communautés. Quand les jeunes quittent l’école, ils sont attirés par le Nord, les grandes villes. Notre tâche est de combattre à la fois l’oppression du peuple afro-américain et celle des travailleurs en général. L’oppression des Noirs est la forme la plus crue de l’exploitation de la classe ouvrière. C’est en partant de cette réalité là qu’on pourra construire l’unité. J’ai 61 ans et je continue à me battre.

Propos recueillis Pierre et Zé.


Working class heroes

« Ce que vous ne verrez pas, ce dont nous avons été témoins, c’est que les héros et les héroïnes de l’ouragan ont été les travailleurs de la Nouvelle-Orléans. Ces maçons qui utilisèrent un fenwick pour transporter des malades et des handicapés. Ces ingénieurs qui firent démarrer des générateurs. Ces électriciens qui improvisèrent des câblages à travers les quartiers pour partager l’énergie disponible. Ces infirmières qui passèrent des heures à actionner manuellement des ventilateurs pour insuffler de l’air dans les poumons des noyés. Ces grooms qui sauvèrent des gens coincés dans les ascenseurs. Ces ouvriers des raffineries qui, sur des bateaux de fortune, “volèrent” au secours de voisins agrippés aux toits. Ces mécaniciens qui remirent en état des voitures pour qu’elles emmènent les gens hors de la ville. Et ces employés de la restauration qui s’approprièrent les stocks disponibles afin d’improviser des repas pour des centaines de personnes abandonnées. La majorité d’entre eux avait perdu leur maison et n’avait pas de nouvelles de leur famille, mais ils restèrent et furent les seuls à agir dans ce qui restait non immergé d’une ville inondée à 80%… »

Témoignage de Larry Bradshaw et Lorrie Beth Slonsky, septembre 2005

Article publié dans CQFD n° 38, octobre 2006.

A lire également l’ANTHOLOGIE DES DÉLUGES US publiée dans le même numéro.






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BELLA, BELLA, BELLA AMERIKA !
chloé | 29 novembre 2006 |
Bonjour tous Comme réponse à Emmanuel je voulais juste te préciser que conformément à l’autre réaction si tu veux chercher des infos sur Monsieur Saladin ne tape pas Saladin mohamed mais saladin muhammad.. rien que sur google tas au moins MILLLE réponses !!! oui oui oui !!! Bref Bonsoir tous BELLA, BELLA, BELLA AMERIKA !
| 23 novembre 2006 |
t’aurais peut être du mettre « Muhammad » à la place de « Mohamed » BIZARRE là y’a plein de réponses.. BELLA, BELLA, BELLA AMERIKA !
Emmanuel | 17 novembre 2006 |

Bonjour

J’ai été choqué par « un millier d’enfants n’ont toujours pas retrouvé leurs parents. »

J’ai cherché à vérifier :

de l’article de CQFD : … plusieurs milliers d’enfants ont été séparés de leurs parents … Aujourd’hui, un millier d’enfants n’ont toujours pas retrouvé leurs parents.

J’ai trouvé très peu d’articles (dans les 5) sur le sujet. Je n’ai trouvé qu’un seul article avec une estimation, et encore moins sur USENET. Donc pour moi c’est clair que l’article de CQFD est faux sur ce point.

L’article avec une estimation : date : September 04, 2005 http://michellemalkin.com/archives/003457.htm « According to this report, at least 500 others have been listed as missing. »

Je n’ai rien trouvé sur internet sur « Saladin Mohamed » si ce n’est l’article de CQFD. Pour quelqu’un qui « Voilà plus de quarante ans que Saladin Mohamed est de toutes les bagarres radicales » c’est bizarre.

Je précise que je fais de nombreuses recherches sur internet depuis des années.

 

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