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CQFD N°038



LÀ-BAS, C’EST LE PRINTEMPS

Mis à jour le :15 octobre 2006. Auteur : Fred Chartiot, Yohanne Lamoulère.

À l’autre bout du monde, des punks dansent le tango dans une synagogue. Ou quelque chose d’approchant… Nos envoyés spéciaux en Argentine racontent.

La soirée a commencé dans un bar du quartier d’Almagro, La Tanguería. Petite salle enfumée et piailleuse, on y vient pour boire, discuter, et surtout chanter. Pas la place de danser, à peine pour s’asseoir, on évolue lentement du bar vers le fond de la salle au fur et à mesure que d’autres quittent les lieux. Le rideau métallique se lève vers 22 heures et retombe tard, comme partout à Buenos Aires. Ici, on comprend le tango, pas avec les yeux mais avec les oreilles, quand on s’aperçoit que tout le monde chante par coeur, d’une seule et même voix. Et quand on ne chante pas c’est qu’on s’embrasse goulûment ou qu’on réclame un air connu.

Cinq heures du mat’, un colectivo nous dépose à La Boca, quartier pauvre et portuaire. À La Casa Las Estrellas, la nuit n’est pas finie. L’endroit grouille de gens électrisés, de crêtes comme on n’en fait plus, on rit, on boit, on joue des coudes. À l’entrée, on ne paie plus, les groupes ont quitté la scène mais la sono bat son plein. Une fois par mois, une soirée est organisée afin de collecter des fonds pour un nouvel ampli ou pour régler la facture de téléphone, la seule chose qui se paye ici. Mais l’argent sert aussi à l’ouverture d’autres squats ou à financer le voyage de celles qui iront aux 22e Rencontres de Femmes à Jujuy, dans le nord du pays.

Ancienne synagogue occupée depuis trois ans, Las Estrellas est célèbre. Ramón en est aujourd’hui le seul locataire permanent. L’édifice, au fronton estampillé d’une immense étoile de David, date de 1907. C’est une grande salle surmontée de balcons majestueux, où ce qui reste des symboles religieux cohabite joyeusement avec la déco actuelle. Fermé, muré, puis récupéré, le bâtiment, pour des raisons obscures, n’a jamais été réclamé par la communauté juive. Grâce à la solidarité des voisins et des amis, le lieu résiste. Les flics ne s’y frottent pas, malgré la fermeture administrative, « sinon c’est la baston  ». C’est peut-être ce qui caractérise le pays : quand une usine ferme, quand un témoin du génocide disparaît, c’est l’affaire de tous. On marche pour l’avortement, contre la privatisation du pays, contre l’oubli, pour la récupération d’une entreprise… L’entêtement et le nombre font la différence.

Des inspecteurs sont venus un jour pour constater que oui, il y a des activités culturelles, et qu’il n’y a ni problème de sécurité, ni héroïne. Ces contrôles sont courants depuis « Cromañón » : le 30 décembre 2004, une salle de concert, mille personnes de trop, des issues de secours cadenassées, un incendie, cent quatre vingt-quatorze morts. Las Estrellas est un lieu ouvert à tous et à toutes sortes d’activités, on vient y danser, jongler, participer à des ateliers de yoga ou d’art martial, on peut aussi apprendre à lire ou à jouer d’un instrument. Ou bien, comme nous, palabrer du petit matin jusqu’à midi. Ramón, imperturbable, nous raconte l’expérience argentine de décembre 2001 jusqu’à 2003 : le système qui se casse la gueule, l’espérance et la lutte au quotidien, l’euphorie du tout est possible. Puis le retour à la normale. « Aujourd’hui, manifester, c’est comme une femme qui demande à son mari d’arrêter de la battre  ». Pourtant, les rues de Buenos Aires ne désengorgent pas, et on y chante encore.


- La Tanguería : Bulnes 335, Buenos Aires.
- La Casa Las Estrellas : Magallanes 1265, La Boca, Buenos Aires.

Article publié dans CQFD n° 38, octobre 2006.






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