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CQFD N°038


ILS SONT MARTEAUX CES REQUINS !

LES DENTS DE L’AMER

Mis à jour le :15 octobre 2006. Auteur : Sébastien Dubost.

Alerte à Albi : Les Requins Marteaux, éditeurs de BD inventives et goguenardes, sont menacés d’extinction. Toute l’activité indépendante subit les assauts des grands groupes. Sans peur du copinage, CQFD a plongé parmi ces squales affamés.

DANS LE MILIEU DE LA BD, Les Requins Marteaux passent pour de drôles de pistolets. De l’hilarant Bouzard à l’underground Bathori en passant par notre Rémi chéri, ils nagent à contre-courant. Tibo [1] précise la politique de la maison : « Sur certains livres, on est contents quand on rentre dans nos frais. On le fait pour donner une visibilité à des auteurs non publiés ailleurs. Et si les gens n’aiment pas, ils savent que c’est une expression possible. » Et ça marche ? « On a bénéficié de la mode de la BD “indé”. Le public a découvert des trucs différents. On a pas mal vendu et investi dans de nouveaux projets. Quand la bulle a éclaté… » Ça a fait mal ! La revue Ferraille, luxueuse et rigolote vitrine, a sombré. Mais avec humour : les éditos de Franky Balloney, le rédac’ chef aux ordres de Michel-Édouard Méroll, l’inévitable repreneur, nous avaient préparés à ce naufrage avec la délocalisation aux îles Bama-Khou…

Selon Marc Pichelin, directeur artistique des Requins, « le projet est toujours aussi bon mais sous cette forme, c’est financièrement mort. La BD ne peut plus trouver son public en kiosques car l’offre a explosé en librairie. Depuis 1991, on publie de la bande dessinée d’auteur. Les gros éditeurs nous regardaient avec mépris jusqu’à ce qu’ils prennent conscience du fric à se faire, à la suite, notamment, du succès de Persépolis de Marjane Satrapi (L’Association). Du coup, Actes Sud a créé son département BD, Mourad Boudjellal, patron de Soleil, rachète Futuropolis moribond, se paie le club de rugby de Toulon et s’offre une image d’éditeur ambitieux.  » La puissance de feu et la cadence de tir de ces cuirassés sont illimitées. Les majors créent des collections dirigées par des figures de la BD d’auteur. Et si le style « indé » s’y répand, l’esprit s’y perd : Joann Sfar, directeur de la collection Bayou chez Gallimard, édite Klezmer de… Joann Sfar, et Trondheim s’auto-édite dans la collection qu’il dirige chez Delcourt (« Shampoing »). Face à cette offensive marchande, les Requins ont dû trouver des solutions. « Pour nous, défendre un auteur, c’est de l’action culturelle, pas commerciale. Mais il faut ajuster l’économie et l’outil de travail pour continuer à éditer des livres. L’équipe, c’est cinq salariés et des dizaines de bénévoles, auteurs, techniciens, comédiens, graphistes, toute une bande…  » Il insiste sur le caractère informel du réseau : « C’est un choix : on travaille ensemble sur des projets collectifs. Ça nous donne de la souplesse, les tâches, les implications changent.  »

Or les bougres ont de la ressource. Dans cette nébuleuse agissante, les « Vipers », sortes de Hell’s Angels à la francaoui montés sur leurs Peugeot 103 vrombissants, n’obéissent qu’à une règle : l’amour de la liberté et de la déconnade au goût américain. Leurs apparitions sauvages lors de divers festivals ont forgé une légende. La capillarité opère aussi avec d’autres : des techniciens des Plasticiens Volants ont mouillé le maillot pour le film Entre 4 planches, savoureux hommage au cinoche à daddy. Violon profond, X-Or, le Soupe Sound System et consorts occupent le côté sonore. Et via le supermarché et le musée Ferraille, les Requins ont doté la BD d’une troisième dimension : ils appliquent son esthétique moqueuse aux mondes marchand et culturel car « on est un outil de production vers la création, quelle qu’en soit la forme ». Pas trop dur à gérer, ce joyeux bordel ? « Disons que ça nous correspond. Cornélius ou Ego comme X ont une organisation plus rigide sans plus de succès.  » D’accord, enfin tout de même : pas de hiérarchie mais un chef ? « Des responsables, pas des patrons. Ceux qui font possèdent l’outil de travail : Tibo est venu filer la main, faire des cartons à expédier. Puis il a souhaité s’intéresser à la maquette, la fabrication. » De fait, il part « pour le calage du prochain bouquin, vérifier la densité du noir, tout ça… » La fab’, justement… N’est-ce pas ambitieux, jeunes gens, cette débauche de moyens coûteux, les dos toilés, l’abondance de formats divers ? « C’est le smic, le minimum ! C’est de l’édition de création, on sert l’intention de l’auteur. De ce point de vue, on n’a pas de ligne éditoriale rigide : pas question de faire rentrer un travail original dans un format prédéfini. Attention, on ne confond pas travail d’édition et luxe : faire semblant que le livre est précieux avec un beau pelliculage.  »

Alors, et ces menaces de banqueroute ? « On verra. On a un beau planning de publication avec entre autres : Canetor de Pirus et du regretté Schlingo, L’oeil privé de Blexbolex, un hommage très graphique au polar US des années 40 et Dol, un gros bouquin de Squarzoni sur l’après-21 avril…  » Une mise en jambes pour 2007 ?

- http://lesrequinsmarteaux.over-blog.com


De l’or en bulles

Finis les « illustrés » épinglés sur les devantures des kiosques, la BD pèse lourd. Dans un marché du livre en hausse constante, littérature et bande dessinée/jeunesse se partagent à parts égales 40 % du gâteau des 65 300 titres parus en 2006.

Le livre est rentable. Pour les gros. Premier groupe éditorial français, Hachette Livre (à la fois éditeur, diffuseur et distributeur de livres) a vu son chiffre d’affaires bondir de 71 % entre 2000 et 2004 pour atteindre 1 420 millions d’euros [2]. Depuis 1995, la hausse est constante. En dix ans, le nombre de parutions annuelles en BD est passé de 400 à plus de 3 000 (sans compter les rééditions). C’est la noce ! Mais pour le libraire indépendant, la mariée est moins belle : « Avec l’explosion des parutions, notre chiffre d’affaires a augmenté mais notre trésorerie s’amenuise » constate Éric, libraire chez Bédélire, à Bordeaux. « On est obligé d’acheter de plus en plus d’albums ». Le distributeur impose au libraire sa « grille d’office », liste de titres qu’il est tenu d’acheter : pour dix kilos de Trucmuche, un kilo de Chose, un autre de Machin. Payable à soixante jours, cash. Avec obligation de les garder trois mois. Au terme, le libraire renvoie ses piles de Chose et de Machin. Satisfait ou remboursé ? Pas vraiment : un avoir, fait dans les trois mois après réception des retours. Nouvelle commande. Nouvel envoi « d’office », nouveaux retours, nouvel avoir, etc. « On fait les banquiers » se désole Éric.

Par ailleurs les éditeurs, qui doivent vendre pour éditer, éditent. Pour vendre. On n’est plus chez mémé. Mais chez Média Participations, par exemple. Huitième groupe français d’édition, troisième en termes de chiffre d’affaires, qui n’hésite pas à mettre en concurrence ses propres éditeurs [3] pour squatter les tables « nouveautés » des libraires. Pour la maison mère, c’est tout bénef’ : la concurrence se fait « entre soi », quitte à couler une collection. À cette échelle, le pilon ne coûte pas grand-chose, l’important c’est d’occuper le terrain. Et les petits éditeurs n’ont plus qu’à compter sur l’implication du libraire. « Promouvoir un bouquin, c’était normal. C’est devenu de la résistance : il faut se battre pour rendre visibles les livres qu’on défend.  » Ah ! l’amour du métier…

Article publié dans CQFD n° 38, octobre 2006.


[1] Le prénom n’a pas été changé.

[2] Le Journal du Management, 23/11/2005

[3] Dargaud, Dupuis, Le Lombard…





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