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CQFD N°038


AIDE À DOMICILE

SIDIBÉ DANS LE SOLEIL

Mis à jour le :15 octobre 2006. Auteur : Gibet.

Sous la couette, gros coup de cafard. Une vieille grabataire, un Malien à tout faire, une infirmière et puis celui qui a tout vu, tout entendu. Petite histoire d’un étrange quatuor de la France d’en bas, là où il fait jour malgré tout.

SIDIBÉ MARCHAIT DANS LE PETIT MATIN de février en offrant chaque centimètre carré de peau découverte aux rayons du soleil. Ça lui faisait un air un peu exalté. Il avait orienté la tête dans l’axe précis de la lumière : 30° par rapport à l’axe de la rue Roger-Brun. « À Paris, je nettoyais les voies du métro. Porte de Montreuil-Nation. Une fois, à Buzenval…  » J’écoutais déjà plus le verbiage monocorde de mon travailleur immigré. Je l’emmenais au boulot. Une mission contrariante, que je pressentais désagréable et incertaine : « Une vieille folle », m’avait dit son infirmière et tutrice légale. Sidibé me parlait d’un rat gros comme un bébé crocodile. Il parlait en écartant les lèvres pour que ses gencives profitent du soleil, ce qui ne simplifie pas la compréhension du franco-bambara. « On bronzera de la langue plus tard, Sidibé. On est arrivé.  » On sonne, on entre. Rez-de- chaussée, porte palière, on sonne, on nous ouvre. C’est avec un masque de salle d’opération que l’infirmière, le visage cramoisi, nous accueille dans la bouffée suffocante d’un air pourri. Nous sommes chez Mlle Martin. Nous venons pour son petit ménage annuel et nous sommes reçus par la gérante de sa tutelle. Pas besoin de civilités dans le théâtre des carnages. Soit la vieille est décédée depuis trois semaines, soit elle nous attend quelque part au fond de la tanière et c’est pire. Sidibé est griot, tout le temps il raconte, tout le temps il chantonne, mais là, il se tait, il est grave, il cherche avec un serrement de gorge que je partage. La vieille fait comme un tas sous un souvenir de couette sur le lit de la pièce unique. Un tas qui grince. Mais c’est juste sa voix dans les haut perchés qui prétend détester les Noirs. L’infirmière nous rassure « Elle débloque  ». Je rassure à mon tour Mlle Martin en lui promettant que nous ne la violerons pas aujourd’hui. Pendant que l’infirmière explique que je plaisante, nous faisons l’inventaire du désastre. « Tu prends la mission ou je t’offre un café au bistrot d’à côté ?  » je demande. Sidibé me foudroie du regard. « Je travaille, toi tu t’occupes de la vieille dame.  »

Penaud, je le laisse dans la salle de bains, WC, foutoir, remugle, crasse… À tout hasard, j’engueule l’infirmière, je lui parle de désinfection, de prévenir les gens avant, de dignité humaine, de droit de l’homme, de comité d’hygiène… N’importe quoi. Elle répond pas, elle suffoque, je m’adresse au tas sous la couette en lui demandant qu’elle nous décrive la couleur d’origine du carrelage pour savoir à quel moment il faudra arrêter de frotter. D’après la vieille tout est propre et elle n’a jamais demandé de femme de ménage, surtout pas de couleur, quand on sait à quel point ces gens-là sont sales et voleurs. Je préviens l’infirmière effondrée sur son tabouret que je reviens, que je veux qu’elle reste là pendant que Sidibé travaille, que je vais acheter du Crésyl. Un dernier coup d’oeil au travailleur immigré, il est en train de remplir un sac-poubelle avec des poignées de cafards bruns morts et secs avec un bruit de brindilles écrasées. Je complète son sac-poubelle avec un tas de linge moisi qui colle par terre et je m’en vais sans dire un mot. De l’air frais. Dehors. Je regarde le soleil en m’obligeant à ne pas cligner des yeux. J’enlève mes gants pour exposer mes paumes aux rayons. Je bâille exprès pour faire prendre l’air et la lumière à mes amygdales.

Quelques courses, mais je sais qu’il faudra revenir le plus vite possible avec un sale pressentiment. Les bras chargés de chimie purificatrice, je reviens déterminé à bâcler travail, client, tuteur, inonder le studio sous des flots de soude et d’acide et arracher mon protégé au néo-esclavagisme domestique. La scène au-delà de la porte d’entrée est pétrifiante. Sidibé est au pied du lit du tas. Il est en train d’éponger avec une serviette de bain une flaque nauséabonde. Il parle doucement à la vieille dame qui glousse. Il m’explique que l’infirmière s’est mise à dégueuler quand il a voulu secouer la couverture et que des dizaines d’insectes ont jailli dans la pièce. Elle a vomi, elle a crié et puis elle est partie. Sidibé est fâché contre moi, il me traite de sauvage, il me parle de dignité humaine, de droits de l’homme… Je crois rêver, il dit qu’on a pas le droit de laisser une dame dans l’incurie. Il me fait le coup qu’un vieux qu’on n’écoute plus, c’est une bibliothèque qu’on ferme… N’importe quoi. Du bout du pied, je frotte un bout de carrelage. J’attends tête basse la fin du sermon. La vieille babille, raconte quand elle était jeune fille. Sidibé écoute gravement en travaillant. Il range tous les médicaments dans une boîte de biscuits et s’attaque à la table en récurant méthodiquement la crasse avec une petite cuillère. Je hausse les épaules mais je n’ose pas la ramener. Pour la contenance, je m’attaque à la vaisselle. Sidibé continue son histoire matinale à l’attention de la vieille dame, quand il travaillait dans le sous-sol du métropolitain, à Paris, et comment un jour il a posé son balai, il est remonté à la surface, il est allé à la gare de Lyon et a pris le train pour le Sud, pour Marseille. Tout en parlant, il a tiré doucement les rideaux, il a ouvert la fenêtre, il a plié les volets, il a souri à la vieille qui lui souriait aussi, puis je crois qu’il a parlé au soleil en bambara.

Article publié dans CQFD n° 38, octobre 2006.






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