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CQFD N°010


Reportage en Bosnie

Les résistants d’Oslobodenje

Mis à jour le :15 mars 2004. Auteur : Jean-Luc Barjetas.


Jeudi 9 février. Conférence de rédaction à Oslobodenje, dans la banlieue de Sarajevo. Les journalistes entament une discussion sur l’opportunité de faire encore une fois leur une sur la chasse à Karadzic … [1] Le quotidien raconte l’après-guerre encore et toujours. Une jeune journaliste s’apprête à faire un papier sur un des nombreux immeubles détruits pendant la guerre et qui n’a pas été reconstruit. Dans la salle de rédaction, une affiche montre un homme baillonné. Sous son visage, cette phrase : « La liberté de la presse est la base de l’information du public en démocratie. » Prés de dix ans ont passé. « Ma vie n’avait du sens que parce que je travaillais à Oslobodenje. Et ce n’est pas une image romantique. C’est une expérience qui nous a définis…C’est seulement maintenant que je me rends compte de son importance. » Dans un grand bureau sombre, Senka Kurtovic parle vite et fume beaucoup. Elle est aujourd’hui la rédactrice en chef d’un journal qui fut longtemps le symbole de la résistance des habitants de Sarajevo, durant le siège qui a meurtri la capitale de la Bosnie-Herzégovine entre 1992 et 1995. « Oslobodenje n’a pas vocation à devenir un mythe. C’est un journal indépendant et bien vivant… » Fondé en 1943 par les partisans, Oslobodenje est resté, pendant les années Tito et jusqu’au démantèlement de l’ex-Yougoslavie, le plus grand organe de presse du pays (sur une vingtaine de titres). En 1992, la guerre commence au pied de la rédaction. La ligne de front est à moins d’une centaine de mètres de la tour du journal… Une cible idéale pour les snipers. La rédaction est multiethnique et en est fière. Pendant quatre ans, les journalistes continuent à travailler en enfer. Ils s’installent dans la cave, bravent tous les jours la mitraille pour transmettre un minimum d’informations à leurs lecteurs coupés du monde. Quand les rotatives ne pourront plus tourner, le journal sera collé sur les murs… « Tout le monde travaillait gratuitement. La peur, on l’apprivoise… Je continue à la voir comme une rivière. Une fois, qu’on la traverse, on l’oublie. » Sefko était reporter de guerre. Aujourd’hui, il écrit des livres, « parce qu’on n’a pas tout dit ». Le prochain portera sur le massacre de Srebrenica. [2] De cette rédaction de survie ne subsiste plus grand monde aujourd’hui. Il y a ceux qui sont partis à l’étranger, ceux qui ont choisi leur camp (« libre à eux d’œuvrer pour la propagande… »). Et ceux qui sont morts. La rédaction s’est rajeunie. Ils n’ont pas tous connu la guerre, mais tous sont attachés à la liberté de ton du journal. « Pendant la guerre, on a publié des secrets d’Etat, on critiquait le pouvoir. C’est beaucoup plus difficile aujourd’hui… »

Oslobodenje paie très cher le prix de son indépendance. Le tirage est faible : 15 000 exemplaires pour tout le pays et 15 000 autres pour la diaspora. Le contexte politique ne favorise pas franchement l’expansion du journal. Les partis nationalistes au pouvoir ont une influence considérable dans toutes les couches de la société. « On sait bien qu’on a perdu une partie de notre électorat, qui ne veut pas d’une Bosnie multiethnique… » Les pressions sont fortes. Et rares sont les journaux qui résistent. « Un des politiciens du SDA [3] nous a proposé des millions. On a refusé… Il était hors de questions qu’un parti, quel qu’il soit, achète notre âme. On est entré en guerre avec des idéaux. Et on les a gardés. » La tour d’Oslobodenje, elle, a disparu, rachetée par son concurrent, un « tabloïd » peu soucieux de rigueur journalistique. Dans un pays jeune, qui fait l’apprentissage de la démocratie à l’occidentale, l’offre médiatique n’a pas de quoi encourager l’élan citoyen. « L’information non vérifiée ou même fabriquée est souvent utilisée comme une arme », souligne le comité d’Helsinski dans son rapport sur les droits de l’homme en 2003. Oslobondenje reste un des seuls organes de presse indépendants du pays. Mais le temps où la communauté internationale se lamentait sur son sort est révolu. La reconstruction d’un pays intéresse beaucoup moins les médias et les BHL que les larmes et le sang… Quand Senka évoque cette paix, arrachée à Dayton (USA) en 1995, elle utilise toujours le même adjectif : « terrible… »

Jean Luc Barjetas

Publié dans CQFD n°10, mars 2004.


[1] Radovan Karadzic, ancien leader politique des Serbes de Bosnie, inculpé depuis 1995 pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide par la Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Toujours en liberté.

[2] Le 11 juillet 1995, les Serbes s’emparent de l’enclave de Srebrenica, officiellement sous la protection de l’ONU. Au moins 8 000 musulmans sont massacrés.

[3] Parti de l’action démocratique, parti nationaliste musulman





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