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CQFD N°039


RAMADAN À JÉRUSALEM

DES PRUNEAUX À JEUN

Mis à jour le :15 novembre 2006. Auteur : Lucie Breilh.

Beaucoup de musulmans de Cisjordanie ont tenté la traversée du mur pour se rendre à Jérusalem ce ramadan. Des centaines d’entre eux espéraient prier toute la nuit sur l’Esplanade, le 27 ramadan, fête la plus sacrée de l’Islam. Mais arrestations, confiscations d’identité, brimades et coups ont été le lot du plus grand nombre.

NOTRE MAISON SE SITUE dans la banlieue nord de Jérusalem à dix minutes de marche du mur qui n’est pas encore achevé. Des soldats se planquent donc régulièrement en face du portail, sous les arbres, pour arrêter les Palestiniens de Cisjordanie qui cherchent à contourner le check point actuel. Durant tout le ramadan, ces contrôles n’ont cessé ni de jour, ni de nuit. Les oliviers ont été coupés par la municipalité pour mieux pister les resquilleurs, les barbelés renforcés. Nous étions réveillés chaque matin, mon mari et moi, par les cris des soldats. Les plus stridents étaient ceux poussés par une militaire qui jurait comme un charretier dès qu’elle voyait quelqu’un se profiler au loin : « Viens là, enculé, fils de pute, sale Arabe.  » Dès qu’elle tenait quelqu’un, les insultes fusaient : « Tu dois passer par là, chien ! C’est moi qui contrôle. » Et c’était comme ça toute la journée. Tous ceux qui n’étaient pas résidents de Jérusalem étaient refoulés. Un matin, ce sont deux femmes de soixante-dix ans passés qui ont parlementé en vain avec un soldat pendant vingt minutes. L’une d’elles montrait une convocation de son médecin : « Je suis vieille, fatiguée, je pourrais être ta grand-mère, laisse-moi passer, que Dieu veille sur toi pour que ta mère soit heureuse. » Pour toute réponse, elle obtenait un « Casse-toi  » ou encore un « Dégage  ». Comme elle insistait : « S’il te plaît, je vais prier Dieu pour toi », il lui répliqua : « Va rejoindre ton Allah, il est derrière le mur, dans l’autre sens…  » Et pendant ces jours-là, sous le soleil de Jérusalem, des dizaines de soldats pique-niquaient ostensiblement devant les murailles de la vieille ville, sous le nez des passants musulmans…

Le 27 ramadan fut le jour le plus mémorable de ce mois. Une vingtaine de militaires de la police des frontières investirent notre pâté de maison pour faire face à l’afflux de centaines de personnes. Sortie faire une course à l’épicerie, je suis témoin d’une dispersion particulièrement brutale de la foule. Presque arrivée chez moi, un soldat me contrôle, énervé de voir une étrangère témoin de ce chaos, mariée de surcroît à un Palestinien. Prêt à me rendre mon passeport, il se ravise soudain : « Ton visa est faux, c’est toi qui l’as fait !  » et il dit à mon mari : « Elle, elle ne passe pas !  » Comme mon mari insiste, le soldat l’empoigne. Mon mari le pousse de même et lui dit : « Je fais tomber ton béret maintenant si je veux et tu sais ce que cela veut dire [1]…  » Le bras de fer physique et verbal a duré un bon moment mais le soldat de mauvaise foi a dû céder… Pendant ce temps, je n’ai pas perdu une miette du spectacle environnant : un homme attrapé par le cou, un autre giflé, un autre encore mis à genoux à coups de pied.

Jusque tard dans la nuit, nous avons observé le manège pervers des militaires depuis notre terrasse, mélange de chasse à l’homme et du jeu du chat et de la souris. Les soldats tenaient leurs mitraillettes comme des chasseurs à l’affût leurs fusils. Leur divertissement semblait bien rodé. Ils se glissaient le long des habitations et pénétraient, au mépris de la loi, jusque dans les jardins pour traquer les fuyards. Ils attendaient qu’un groupe se rassemble au loin et espère tenter une percée pour le charger d’un coup, semant la panique. Des gifles et des coups de pied attendaient ceux qui étaient pris. Parfois les voiles des femmes étaient arrachés. Parfois le jeu fonctionnait dans les deux sens. Le nombre donne de l’audace. Quand les soldats avançaient, les gens reculaient, quand les soldats montaient, les gens descendaient…

Ce genre de jeu peut pourtant vite tourner au drame. Les soldats sont en effet tous équipés d’une mitraillette dotée d’un laser infrarouge et d’un lance-grenade au dessous du canon. Pour éclairer de nuit les « resquilleurs », c’est la torche, située au dessus du viseur, qui était pointée sur les visages. La mitraillette, de son côté, était toujours sans sécurité, armée, prête à tirer. Nous faisions des signes quand c’était possible, comme d’autres habitants du quartier, pour prévenir quand la voie était libre mais beaucoup ont été attrapés faute de connaître les lieux. Ceux qui sont parvenus à sauter le barbelé sont finalement presque tous tombés dans les filets de soldats embusqués derrière la végétation. Peu sont parvenus à passer et encore moins à se faufiler jusqu’à la mosquée, des contrôles ponctuant tout le parcours. Au retour, même cinéma, mêmes cris, mêmes coups.

Article publié dans CQFD n° 39, novembre 2006.


[1] La loi militaire en Israël est celle du Commonwealth : le soldat qui ne sait pas défendre son couvre-chef perd son honneur.





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