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CQFD N°039


DE NOTRE CORRESPONDANT PERMANENT AU PÉNITENCIER

LE SYNDROME DU BROCOLI

Mis à jour le :15 novembre 2006. Auteur : Jann-Marc Rouillan.

Quand l’usine chimique de Lannemezan dégueule ses fumées puantes dans nos cellules, l’infirmière nous explique : « Ce que vous sentez, ce sont les brocolis. » Ainsi va le baratin de la pénitentiaire. Les maladies, les coups de schlague, l’agonie d’une perpète sans permissions ? La faute aux brocolis !

UN SOIR, AU JOURNAL DE FRANCE 3, un membre du service médical de la centrale expliquait que l’essentiel des maladies rencontrées chez les prisonniers étaient d’ordre psychosomatique. Certes, le stress occasionné par la haute sécurité est pour beaucoup dans notre état de santé. Jusqu’aux blessures des sportifs. Car enfin qui, au pays du dehors, trouverait normal de s’agiter ainsi ? Avec un acharnement de cannibale, ils s’épuisent coûte que coûte à la salle de musculation des heures durant et sur le stade à courir en rond tels des hamsters chaussés de Nike. Ils s’y croient obligés pour échapper à la fuite des années et au vide du quotidien. De cette vie sans vie, nous nous sentons patraques. En espérant une libération qui ne vient jamais, nous consultons plus ou moins régulièrement. Et chaque matin près de la grille, son lot de mecs attend le départ pour l’infirmerie. À l’entrée de l’automne, Txistor se plaint d’une toux persistante. Pour décrire ses symptômes, il précise qu’il tousse plus encore la nuit lorsque l’usine chimique voisine dégaze ses cuves. Avec des sourires désarmants, les dames en blanc ont appris à ne pas abonder aux plaintes des patients. Et la brunette de garde n’a pas hésité, elle le coupe illico : « Quelle usine ? Mais qu’est-ce que vous dites ? Elle a fermé depuis des années… Ce que vous sentez, ce sont les brocolis… Ils récoltent des brocolis…  » Txistor en reste sans voix.

Bien évidemment, l’usine existe et tourne à plein rendement. Par la fenêtre, au bout de la coursive du 2e sud, on aperçoit les fumerolles grises et jaunes s’élever dans le ciel. Depuis sa construction, la centrale est en zone Seveso 2. Un matin, voici six ou sept piges, les bricards avaient déboulé sur le stade le visage couvert de masques. Ils nous exhortèrent à nous mettre à l’abri dans les bâtiments. « Calfeutrez-vous, fermez toutes les fenêtres… Ce n’est pas un exercice ! Il y a eu un accident…  » Les jours qui suivirent, matons et détenus s’inquiétèrent du manque de masques et de matériels de protection. Puis le sujet quitta notre actualité. On oublie vite… C’est seulement la nuit que le nuage aux relents d’oeufs pourris nous rappelle la présence de l’usine. À son retour de l’infirmerie, Txistor s’est empressé de raconter l’histoire des brocolis à tous les habitués de la bibliothèque. La détention s’en est délectée tant et si bien que, depuis, nous qualifions de « syndrome du brocoli » tous les discours lénifiants dont nous sommes abreuvés du matin au soir. À la grille du bâtiment, un membre du personnel de direction joue du violon devant un aréopage de gars quémandant du boulot… Celui que nous appelons « le gros » s’approche pour écouter d’une oreille discrète et, devant tant de mauvaise foi, lance à la cantonade : « Les mectons, ça sent le brocoli !  » Immédiatement, le groupe se disperse, abandonnant interloqué le triste sire à ses sornettes.

Il faut qu’ils nous cachent la vérité, c’est plus fort qu’eux… Est-ce un vice ou bien une maladie ? Comme si nous n’avions pas la capacité de comprendre la situation et leur volonté de serrer la vis. À l’époque où la direction cherchait en vain une solution pour pérenniser la distribution du courrier le samedi, elle ne trouva rien de mieux que d’inventer, deux semaines de suite, la même histoire du camion des Postes échouant à grimper la côte à cause du verglas. Ce qui nous humilie le plus dans ces mensonges vulgaires de la gestion pénitentiaire, c’est leur but d’infantilisation. « Ils nous prennent vraiment pour des mômes de dix piges !  » s’est écrié Bébert. Et tous donnent dans la même pantomime, du plus haut gradé au dernier des rouages de cette infâme mécanique. L’année passée, une fameuse Castafiore du service de probation, aujourd’hui déplacée vers d’autres lieux, feignit un étonnement carabiné lorsque nous évoquâmes avec elle le problème des permissions pour les perpètes. Un « comment !  » tout rond est sorti de sa bouche en cul-de-poule. « Mais vous êtes fous, qui vous a raconté de telles sornettes… Ils ne reviendraient pas !  » D’ailleurs, il en a été ainsi pour quelques-uns. À Arles, un détenu qui sortait pour la vingtième fois en permission, confronté à un nouveau refus de conditionnelle, s’en alla demander l’asile au Portugal. En face d’elle, nous étions dix à connaître le cas d’un ou plusieurs perpètes ayant bénéficié de permissions, mais il fallait qu’elle mente mordicus. Il lui était impossible de reconnaître : « Oui, cela a existé, mais aujourd’hui c’est fini.  »

Comme ce surveillant, pas mauvais bougre mais atteint du syndrome du brocoli, qui, un samedi, nous demande de quitter le stade à onze heures moins le quart. Étonné, je lui fais remarquer qu’il est en avance puisque ce jour-là on rentre à onze heures vingt… Et cela depuis que je suis arrivé ici la première fois en septembre 1994. « Ah non ! Vous avez rêvé, c’est toujours le même horaire… Celui de la semaine… Qui a bien pu vous raconter de telles balivernes ?  » Avec consternation, Bébert m’avoue que face à un tel aplomb, il se lasse et doute parfois de son état mental. La détention s’empuantit ainsi d’un relent insidieux. Les fous, de plus en plus nombreux, hantent nos coursives, c’est indéniable, mais le corollaire obligé veut qu’on y croise désormais une foule new look d’infirmiers psychiatriques à trois balles. Voici un mois ou deux, Hiro Hito se retrouvait pris au collet d’une embrouille inextricable. Une fin d’après-midi, alors qu’il remontait en cellule avec une bobine de circonstance, la surveillante d’étage d’une voix douce lui propose de « parler ensemble de [ses] problèmes  »… Il refuse avec un sourire poli : « Ça va aller, rassurez-vous…  » Joignant le geste à la parole, il lui pose ingénument la main sur le haut du bras. Un quart d’heure après, la femme en uniforme revient avec une tout autre voix. Elle lui rappelle haut et fort que s’il la touche encore une fois, c’est direct le mitard et illico presto… Et peut-être bien qu’elle fera appel aux encagoulés des Eris pour en sus lui faire goûter de la bastonnade ! Drôle de neuroleptique !

Certains taulards finissent par s’habituer à cette prise en charge psychologique, ils en redemanderaient presque. Dans la bibliothèque, le ton de la conversation monte. « Eh ! Il ne manquerait plus que tu nous empêches de croire à leurs histoires, si nous on veut y croire, ça nous regarde… Moi j’aime la soupe aux brocolis et alors ?  » Et le gars s’enrage : « Dehors, tu ne penses pas qu’ils avalent autant de couleuvres, toute la journée, ils en bouffent et ils en réclament davantage à TF1, aux patrons, aux profs et aux flics… Justement, notre capacité à prendre pour argent comptant le mensonge est l’expression d’une certaine aptitude à recouvrer la liberté…  » Les bras nous en tombent. Et l’autre claque la porte derrière lui. Le Marseillais lève les yeux au ciel. « Maintenant tu comprends pourquoi, dans l’enquête de l’OIP, 20 % des prisonniers ont affiché de la sympathie pour la pénitentiaire.  » Près de la fenêtre, Bébert fait mine de tendre le nez en direction du dehors. « Eh les gars, vous ne sentez pas comme une odeur ?  »

Article publié dans CQFD n° 39, novembre 2006.






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