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CQFD N°039


RETOUR DE MANIVELLE

BANLIEUES PARTOUT, JUSTICE NULLE PART

Mis à jour le :15 novembre 2006. Auteur : Gilles Lucas.

Loin d’éclairer la situation dans les quartiers, les coups de flash et les feuilletons catastrophes rejettent dans l’ombre une réalité bien plus nuancée. Pour Laurent Bonelli, « le sociologue est quelqu’un qui fait des recherches pour armer la critique de la domination avec les outils de la science. » CQFD l’a rencontré.

CQFD : Penses-tu que les informations diffusées par les médias correspondent à une véritable escalade dans les quartiers ?

Un an après l’explosion de novembre 2005, on voit effectivement converger des discours sur l’augmentation de la violence dans les banlieues. Discours médiatique d’abord, qui doit pouvoir célébrer cet anniversaire en trouvant des choses neuves à dire ; discours policier ensuite qui en profite pour avancer des revendications traditionnelles en termes de moyens et de pouvoir ; discours politique enfin avec des critiques de droite de Sarkozy qui lui reprochent de ne pas en faire assez et des critiques de gauche, au PS notamment, qui disent que sa méthode ne fonctionne pas. Dans ce contexte, un fait-divers aussi dramatique que ce qui s’est passé dans le bus de Marseille est censé illustrer ce durcissement. Or, je crois qu’il faut être très prudent. Les incendies de bus ne sont pas nouveaux. Et s’il est vrai que certains jeunes ont voulu ainsi faire l’actualité, je ne crois pas qu’il y ait eu une volonté délibérée d’en arriver à ce drame. Quoi qu’il en soit, ils ont détruit à jamais la vie de quelqu’un et il faut qu’ils assument. Le problème, c’est qu’au-delà de la légitime indignation, cet incident va être invoqué pour durcir encore la répression sur les mineurs, alors même que la justice punissait déjà très lourdement ce type d’actes.

Les médias ont rapporté pendant l’automne plusieurs attaques contre la police. Qu’en penses-tu ?

Ce que l’on appelle les « guets-apens » sont récurrents depuis le début des années 1980. Jeu, défi, vengeance d’une humiliation ou de ce qui a été perçu comme tel, les motivations ne manquent pas. Mais dans ces faits, on se rend compte que ce sont bien souvent des contrôles qui ont mal tourné. À la brutalité, au tutoiement systématique, au harcèlement auxquels se livrent certains policiers répondent les « coups de pression » de certains jeunes, quand le rapport de force est en leur faveur. C’est d’ailleurs une conséquence logique de la réorientation des missions de la police. Celle-ci n’est plus seulement en charge du maintien de l’ordre et de la lutte contre la criminalité, mais doit désormais juguler les désordres nés de la dégradation sociale et économique des milieux populaires, laminés par vingt-cinq ans de chômage massif, de précarité professionnelle et d’insécurité existentielle.

Pour quelles raisons penses-tu que les flics n’ont pas tiré à balles réelles lors du soulèvement de novembre ? Craintes par rapport aux rumeurs qui cavalent sur le niveau d’armement dans les quartiers ? Exception française ?

L’un des modèles d’excellence des forces de l’ordre françaises est le maintien de l’ordre. Outre une doctrine très élaborée, elles sont dotées de matériels offensifs et défensifs qui leur permettent généralement de contrôler la violence dont ils sont à l’origine pour éviter la mort d’un manifestant. En plus, en novembre 2005, le niveau de violence est resté relativement bas : des pierres, des cocktails, des blessés bien sûr, des tabassages de la part de la police. Mais cela n’avait rien à voir avec le niveau de violence des manifestations de marins pêcheurs à Rennes en février 1994, avec les sidérurgistes ou les viticulteurs. Quant à l’usage des armes, pour un policier, ouvrir le feu (même pour tirer en l’air) entraîne une enquête administrative. C’est ce qui explique que même dans des situations de contrôle qui dégénèrent, ce recours soit rare. Par contre, l’un des effets paradoxaux de la diffusion des armes non létales (flash-balls, et bientôt tasers) est qu’elles sortent de plus en plus tôt. Dès qu’une situation se « tend » un peu, on les voit apparaître, ce qui favorise l’escalade. À propos des rumeurs sur le niveau d’armement des banlieues, si on veut vraiment se poser la question, c’est plutôt du côté de certains groupes de petits commerçants extrémistes et de la situation en Corse qu’on devrait regarder…

Que penses-tu de ce sentiment répandu présentant les banlieues comme des jungles, des zones de non-droit ?

Ces représentations sont construites par des marchands de peur. Elles proviennent à la fois d’hommes politiques qui se présentent comme les derniers remparts contre la barbarie (de préférence immigrée et/ou musulmane), d’entrepreneurs pour qui la sécurité est un énorme marché et de syndicalistes policiers qui ne cessent de fantasmer sur les zones de non-droit comme s’il s’agissait de zones FARC de Colombie. Ces trois séries de discours trouvent un écho puissant dans des médias, qui, dans un contexte de dépendance accrue des groupes industriels, cherchent une audience à tout prix. Et ce à plus forte raison que, du fait de l’élévation du niveau social des journalistes, ils sont chaque jour plus coupés des milieux populaires. Ces deux raisons expliquent largement que les journalistes ne soient pas souvent les bienvenus dans les quartiers. En retour, cette hostilité renforce leur réceptivité aux discours catastrophistes tenus par les marchands de peur.

Pourquoi les quartiers sont les derniers lieux où il peut y avoir des émeutes ?

La vision des quartiers se divise schématiquement entre celle qui en fait des jungles peuplées de nouveaux barbares et qu’il faut pacifier et une analyse misérabiliste qui les pense sous l’angle du manque, de l’anomie, du déficit. Cette version, plutôt « de gauche », oublie que, malgré les processus de paupérisation, y existent de réelles formes de solidarité et de rejet de la domination qu’ils subissent. Il faut rappeler qu’il a fallu tout un travail pour passer des jacqueries ou des « journées » (1830, 1848) aux manifestations, pour passer des destructions de machines (Canuts de Lyon) à la grève. C’est ce travail progressif d’organisation politique qui a permis de remporter les principales victoires du mouvement ouvrier, qui sont aujourd’hui remises en cause : Sécurité sociale, droit du travail, assurance chômage, retraites… Les promoteurs des transformations du capitalisme industriel, à partir de la fin des années 1970, ont au contraire utilisés les jeunes au travers des contrats d’intérim, pour casser ces acquis. Et les organisations ouvrières ne les ont vus qu’avec méfiance. Ce rendez-vous manqué est clairement apparu dans le rapport à la violence collective. Alors que les inculpés du mouvement anti-CPE ont bénéficié d’appels à la clémence ou à l’amnistie des principales organisations ouvrières, ces dernières sont restées désespérément muettes pour les personnes arrêtées lors du soulèvement de novembre.

Pourquoi le thème de l’insécurité fascine-t-il autant ?

Ce qui se cache derrière « l’insécurité », ce sont surtout des tentatives pour discipliner, sur la base du contrôle policier et judiciaire, les jeunesses populaires que la dérégulation du marché de l’emploi non qualifié a mis à mal. On demande en quelque sorte à ces deux institutions de se substituer aux multiples disciplines antérieures (au travail, à l’école, dans la famille…), pour normaliser leurs comportements. Or, il est peu probable que ça puisse fonctionner… On sait depuis Max Weber que l’assise de l’autorité est proportionnelle à sa légitimité auprès de ceux sur lesquels elle s’exerce, c’est à dire aux contreparties qu’elle est capable de leur procurer. Les réformateurs sociaux du XIXe siècle l’avaient bien compris, lorsqu’ils liaient amélioration des conditions d’existence et discipline. Rien de tel dans le projet des réformateurs sécuritaires, où des groupes sociaux entiers sont suspects a priori (la figure du « jeune d’origine étrangère sans emploi » représentant un idéal-type) et se voient nier le statut d’interlocuteurs légitimes. Au contraire, là où les politiques sociales portaient l’ambition de réduire les distances entre les groupes sociaux, les politiques sécuritaires actuelles exacerbent les différences entre « bons » et « mauvais » citoyens. Qu’on le veuille ou non, sécurité et sécurité existentielle sont indissociables et ce ne sont pas la multiplication des contrôles et le durcissement des peines qui pourront y changer quoi que ce soit.

Propos recueillis par Gilles Lucas.

Article publié dans CQFD n° 39, novembre 2006.






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BANLIEUES PARTOUT, JUSTICE NULLE PART
lottà | 25 novembre 2006 |
je pense que la véritable question à (se) poser est de savoir si et dans quelles conditions le « français moyen » peut se ralier idéologiquement et activement à une révolte à caractère social/économique issue des « banlieues ». l’asservissement pshycologique aux médias permettra-t-il encore l’établissement de passerelles entre les luttes des prolos et les « sauvageons » un brins « barbares » ? pour ce que j’entends des déclarations des français bien blancs du coin, je crainds plutôt que le choix délibéré de s’enfoncer corps et âme dans le travail et de laisser les autres penser pour soi ne voue à l’échec toute tentative de convergence de luttes aussi disparates. et je ne fais pas référence ici à des réactions ouvertement racistes
 

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