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CQFD N°039


CÉCITÉ ET MUTISME

R.A.S. EN FRANÇALGÉRIE

Mis à jour le :15 novembre 2006. Auteur : Anatole Istria.


Rien n’a changé depuis la parution de Françalgérie, Crime et mensonge d’États, de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire (La Découverte, 2004). Ce livre explosif décrit les coups tordus rythmant les relations franco-algériennes et la stratégie des généraux algériens ayant fait de leur pays le laboratoire du terrorisme d’État durant la décennie 90. Pourtant, cette bombe-là n’a pas explosé. Le débat n’a pas eu lieu. Pas même la disqualification, le soupçon de complotisme ? Pas même ! La quasi-totalité des médias a fait l’impasse. L’AFP jugea le sujet « trop chaud pour le public français » … Les journalistes et intellectuels ont préféré ignorer plutôt que remettre en cause la thèse la plus confortable : les généraux ont sauvé la démocratie du péril barbu. Et d’ailleurs, qui oserait trouver à redire à la version éradicatrice depuis un certain 11-Septembre ? Aujourd’hui encore, appliquant tête basse la consigne d’oubli, personne ne veut évoquer l’implication des services secrets algériens durant cette période, alors qu’on vient de commémorer l’assassinat des moines de Tibhirine ou que l’on juge Rachid Ramda, le financier des attentats du RER de 1995. Lounis Aggoun, co-auteur de Françalgérie, revient pour CQFD sur ce silence assourdissant.

CQFD : En 2004, tu constatais l’omerta des médias et de la classe politique autour des révélations du livre. Quel a été son impact réel ?

Lounis Aggoun : Sachant que seule la presse souterraine et « engagée » a relaté la sortie du livre, les quelque 10 000 exemplaires vendus constituent une sorte de miracle. Le Monde l’a totalement occulté, tandis que L’Express a invoqué la large couverture d’un autre livre sur l’Algérie (de Mohammed Harbi et Benjamin Stora) pour justifier le mutisme total sur celui-là. Quant à Marianne, la proximité notoire de Jean-François Kahn avec le pouvoir algérien interdisait tout espoir. Mais plus que l’omerta sur le livre, c’est l’omerta sur les crimes établis de l’État algérien qui fait froid dans le dos. Qu’il ne se soit trouvé aucun média important pour considérer que le public méritait d’être informé sur la nature du terrorisme qui le frappe, sur la corruption mortelle dont sont coupables ses dirigeants, sur les compromissions criminelles des services secrets (DRS), c’est cela qui doit interpeller les consciences…

On voit s’agiter dans la presse française l’épouvantail du groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), sans que ne soit jamais évoqué le jeu trouble de son premier émir, El-Para (deux fois déserteur de la sécurité militaire pour rejoindre la guérilla islamiste !) Penses-tu que ce groupe agit comme un moyen de pression de l’État algérien ?

Si tu entends moyen de pression de l’État algérien sur la France, je ne crois pas, dans la mesure où les généraux algériens, le Pentagone et la DST avec la justice antiterroriste menée par Jean-Louis Bruguière travaillent en symbiose. En revanche, la réponse est oui concernant les pressions de ce conglomérat sur les opinions des pays concernés. Le pouvoir a pris une tournure mafieuse où le terrorisme tient lieu d’arme stratégique de pacification. Les lignes de fractures ne sont plus de type Nord-Sud, mais traversent toutes les sociétés et opposent les tenants du pouvoir, les nantis et les masses. Les pouvoirs ont évolué mais les consciences militantes ont, elles, malheureusement stagné. Pour en revenir au GSPC, c’est fin 2002 qu’a commencé une campagne menée tambour battant en France, qui dépeint les Algériens comme des « terroristes potentiels », concept que Bruguière et une brochette d’« experts » - Antoine Sfeir, Roland Jacquard, etc. - ont tellement ressassé dans les médias qu’il s’est imposé comme une vérité indiscutable. Pourtant, comme le GIA auquel il a succédé, le GSPC est une création du DRS, détenteur du pouvoir absolu en Algérie. Abderrazak El-Para est un élément parmi mille qui atteste de cette parenté. C’est à la faveur du rapprochement des généraux algériens et de Bouteflika avec Bush qu’El-Para a été dépêché dans le Sahara pour incarner « la volonté d’Al-Qaïda de s’y implanter  ». Arrêté presque par inadvertance par des rebelles tchadiens, il a été remis au DRS et rapatrié en Algérie d’où il s’est évaporé comme par enchantement avant d’être condamné par contumace - aux dernières nouvelles, il se trouverait en villégiature aux USA, tout terroriste bras droit de Ben Laden qu’il est censé être. En tout état de cause, le résultat le plus tangible de cette propagande est la mainmise des multinationales américaines sur les ressources minières algériennes et le statut spécial du Sahara où les citoyens algériens sont indésirables. Dernier épisode en date, le ministre de l’Énergie, Chakib Khelil, a décidé de vider la capitale pétrolière Hassi Messaoud de sa population pour laisser le champ libre aux Américains. Il vient ensuite de « privatiser » la ville, de l’extraire de la tutelle du ministère de l’Intérieur, mettant sa population yankee à l’abri de la police algérienne et des nuisances « indigènes ». Même du temps de la colonisation française, on prenait plus de gants.

Quelles seraient les futures étapes pour un vrai débat sur la Sale guerre ?

Paradoxalement, la vérité fait son chemin en Algérie, mais la chape de plomb perdure en France. Or, à moins d’une remise en question radicale du verrouillage des médias, il ne faut pas espérer voir émerger un vrai débat. Que TF1 désinforme est dans l’ordre des choses, vu les intérêts de Bouygues en Algérie, mais que France 2 - télévision payée par les contribuables pour qu’elle leur propose une information digne - relaie sans bémol la propagande d’un régime comptable de crimes contre l’humanité est assez sidérant. Avant d’espérer changer les dictatures en Afrique, il faudrait militer pour que la rédaction de France 2 fasse un travail honnête. Il est là le combat primordial. Le reste irait ensuite de soi.

Propos recueillis par Anatole Istria.

Article publié dans CQFD n° 39, novembre 2006.






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