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CQFD N°039


HYPNOSE CITOYENNE

AIMEZ LES NANOS !

Mis à jour le :15 novembre 2006. Auteur : François Maliet.

Face à l’opposition aux nanotechnologies, les pouvoirs publics ont envoyé la troupe. Bilan : des manifestants se retrouvent dans le box des accusés. Mais le ver est dans le fruit. Général, les charges de CRS ne suffisent plus… Alors, faites donner les « débats citoyens » !

« NOTRE AVOCAT PENSE que nous allons prendre du sursis  », s’inquiète Sam, qui passe en procès avec son compère Lucas le 20 novembre prochain. Ce serait cher payé pour une simple « participation volontaire à un attroupement après les sommations de dispersion  ». Des sommations expéditives qui furent prestement suivies de charges de CRS, de tirs de lacrymo et flashball, de traque dans les ruelles, d’une blessée au visage, de l’évacuation musclée d’un campement au petit matin, de l’encerclement par les tuniques bleues du quartier général des manifestants… Ces scènes évoquent Oaxaca [1] mais c’est à Grenoble qu’elles se sont déroulées, les 1er et 2 juin derniers. Un millier d’erroristes s’étaient rassemblés dans la capitale des Alpes à l’occasion de l’inauguration de Minatec, un centre de recherche acoquiné au Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et dédié aux nanotechnologies, où les blouses blanches vont trifouiller la matière à l’échelle de l’atome. Adieu les tracasseries du quotidien grâce aux merveilles qui sortiront de ces labos : des armes de plus en plus sophistiquées, des « poussières » de surveillance, des drones de la taille d’une drosophile, des codes-barres électroniques permettant une « traçabilité active ». Et c’est sans doute pour donner un avant-goût de ce monde mégafliqué que les forces de l’ordre n’ont pas lésiné sur les arrestations : Sam et Lucas, tous deux membres de l’Opposition grenobloise aux nécrotechnologies, se sont fait serrer sur leurs vélos le lendemain de la manif’. « Nous avions sous-estimé l’ampleur de la répression, avoue Sam. Mais cela confirme ce que nous pensons : l’État défend ses intérêts, et les applications policières et militaires que permettront les nanotechs.  »

Cette opposition, dont l’État se serait bien passé, est en soit une petite victoire. « Nous avons marqué des points, et nous ressentons un froid dans la population à propos de Minatec  », constate Sam. Si l’opinion publique s’inquiète et s’interroge sur le futur fomenté par les labos, les entreprises et les pouvoirs publics, c’est notamment grâce au travail du groupe Pièce et main-d’oeuvre (PMO) qui s’est intéressé de très près aux nanotechnologies [2]. Même le socialiste André Vallini, co-initiateur de Minatec et président du conseil général de l’Isère, a senti un froid passer entre ses deux hémisphères : « Il faut entendre les craintes des opposants, leurs préoccupations. Grâce à eux, ma conscience citoyenne a été alertée, je me suis beaucoup documenté  », déclarait-il au Dauphiné Libéré le 30 mai dernier. PMO, qui a bonne mémoire et des archives soigneusement classées, se souvient qu’en janvier 2002 le même Vallini encensait Minatec, « ce grand projet créateur d’emplois, de richesse et de rayonnement pour toute l’Isère  ». Quatre ans pour une « conscience citoyenne »… Combien d’années encore pour acquérir une « conscience » tout court ? Lors de l’inauguration, suite à cette « alerte », il a déclaré sans rire : « C’est à nous, décideurs publics, d’ouvrir tous les débats nécessaires, de prévoir tous les contrôles indispensables  ». Alors que le scénario est ficelé depuis belle lurette ? « Nous refusons de participer aux débats, de cautionner leur mascarade puisque Minatec est décidé, construit et inauguré  », rétorque Sam. Les anti-nano connaissent le stratagème : laisser s’exprimer « libremen t » l’opposition et noyer toute contestation dans le blabla des tables rondes, afin de faire passer la mégapilule des nanotechnologies. Et en se référant à la très tendance « démocratie participative » pour preuve de bonne foi.

Fleurissent donc une ribambelle de « conférences citoyennes », comme celle qu’organise l’association Entreprises pour l’environnement (EPE) sur les conséquences environnementales des nanoparticules. Quinze citoyens choisis par la Sofres ont subi les homélies d’experts pendant deux jours, avant de pondre des « recommandations citoyennes ». L’objectif est clairement affiché, comme le souligne Le Figaro : « Plutôt que de laisser monter des craintes éthiques et sociales, qui pourraient provoquer un rejet à l’image des réactions anti- OGM, EPE juge préférable de prendre les devants et d’ouvrir le débat.  » Une initiative couronnée de succès puisqu’il en est ressorti que la poursuite du développement des nanotechs permettra « de réduire les inégalités entre pays riches et pays pauvres  ». Un peu comme les OGM… Les services marketing d’Areva, BASF, BMW, EDF, Michelin, Suez, Total, toutes membres d’EPE, n’auraient pas mieux dit. À Grenoble, les pouvoirs publics ont organisé un cycle de conférences intitulé NanoViv (sic) pour retourner les sceptiques. Le but avoué ? « Permettre une sorte de psychothérapie collective.  » Et mystifier le public en lui « donnant la parole  » et en « l’associant aux décisions  ». « Pourquoi poursuivre le développement des nano-biotechnologies ? À quelle condition ? Comment ?  » sont les thèmes à l’ordre du jour du grand débat final. Les réponses ne sont-elles pas déjà dans les questions ? Les nanotechnologies permettront un contrôle social high-tech. Mais que dire de ces pseudo-consultations citoyennes découlant directement de la sociologie de « l’acceptabilité », sinon que leur but est d’annihiler toute forme de contestation ? Le contrôle social issu des sciences molles n’a nul besoin de miniaturisation de la technique. Il suffit d’une table, ronde de préférence, d’un micro et d’un vidéo-projecteur…

Article publié dans CQFD n° 39, novembre 2006.


[1] Lire l’article sur Oaxaca paru dans le même numéro.

[2] www.piecesetmaindoeuvre.com





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