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CQFD N°039


ILS TIRENT AU FLANC, CLAQUENT VOS IMPÔTS, ROULENT EN VOITURES DE SPORT…

SALAUDS DE CHÔMEURS !

Mis à jour le :15 novembre 2006. Auteur : Thomas Pouyoul.

Qui croire ? Selon une enquête menée par des précaires dans une Anpe, les chômeurs s’enfoncent dans la mouise. Selon les médias, ces mêmes chômeurs sont plutôt des vauriens qui mènent grand train aux frais de la princesse. Les autorités ont tranché : pour conjurer nos fraudes « mafieuses », elles promettent encore plus de contrôles et de sous-travail obligatoire.

NOUS AUTRES CHÔMEURS, on devrait avoir honte. Déjà qu’on était paresseux, traîne-savates, inadaptés, parasites, vautrés dans le moelleux de nos couvertures sociales, voilà que par surcroît on fraude le système, on truande la nation, on tire le sac à main de dame tartine Unedic. Ce sont les chevaliers blancs de la presse qui nous ont démasqués début octobre : à partir des confessions arrangées d’un pilote d’Alfa Romeo revendiquant « vingt-quatre ans de farniente rémunéré  » grâce à la « planque » des minima sociaux, la vérité s’est fait jour : les chômeurs dévoyaient « la générosité du modèle social français  » dans leurs sapes de marque et leurs voitures de sport (Le Point, 29/09/06). Pris la main dans le sac ! C’en était fait de notre impunité.

Tout d’un coup, on nous accuse d’avoir exploité les largesses du système comme le ferait n’importe quelle entreprise, d’avoir pris goût à l’argent comme tout nous y invite, d’avoir en somme été de vrais gagnants. Le choc a été rude. Dans les semaines qui ont suivi le réquisitoire du Point et de TF1, une série de révélations sur les « fraudes » aux Assedic installaient définitivement le Chômeur inconnu en Salaud public numéro un. Paraît même qu’on monte des boîtes bidon pour des faux salaires qui nous permettent ensuite d’encaisser le jackpot de la sociale… Pas si bête, quand on y songe. Certes, il est difficile d’évaluer le montant de notre butin, mais l’imagination journalistique compense cet inconvénient. Ainsi au Figaro, où un certain Olivier Auguste nous parle d’un pays où il ferait bon vivre : « Par définition, l’ampleur des fraudes est impossible à chiffrer. Les éradiquer ne suffirait pas à combler les déficits sociaux. Mais chacun peut citer un exemple de chômeur peu pressé de retravailler, de RMiste roulant en grosse cylindrée, d’allocataire “parent isolé” vivant en couple ou de “malade” en arrêt de travail au bord de la mer.  » (25/10/06) Un autre exemple que l’Auguste ne cite pas : celui de son patron, qui a touché 70 millions d’euros de revenus boursiers en 2005 (selon le mensuel Capital) sans en gratter une. Il est vrai que Serge Dassault ne perçoit pas en plus le RMI. Il est honnête, lui.

Face à nos bords de mer et nos bolides, fruits d’une spoliation inchiffrable mais, n’en doutons pas, massive, les politiques ne pouvaient rester les bras croisés. Fin octobre, le ministre de « la Santé et des Solidarités » Xavier Bertrand forge en toute hâte un « comité national de lutte contre les fraudes à la protection sociale », visant à nous contrôler davantage et à nous punir plus durement. C’est que la massification du flicage ne suffit plus. L’inquisition de l’Anpe, les caprices de la Caf, l’escroquerie des stages, le contrôle mensuel, les convocations, les menaces, les sanctions, les radiations, la sinistre farce des « actes positifs et répétés en vue de trouver un emploi  », tous ces maillons de la chaîne bureaucratique, conjugués à la galère de la survie en milieu hostile, ne sont pas encore assez coriaces pour verrouiller totalement les criminels endurcis que nous sommes. Comme dit le député UMP des Bouches-du-Rhône Dominique Tian, notre truanderie d’oisifs a une «  dimension organisée, industrielle et mafieuse  »- pas facile, hein, d’être à la fois oisif et industriel, mais un chômeur motivé ne craint pas les défis. À côté de notre bizness, l’affaire Elf et les frégates de Taïwan, c’est pour les clowns. Du coup, ils vont nous serrer la vis encore un peu plus. Parce que « le laxisme n’est plus permis » et que « les mentalités évoluent  » (Le Figaro), on nous annonce que bientôt, en plus de tout le reste, on viendra fouiller dans nos affaires, vérifier notre train de vie, croiser nos fichiers informatiques. Le ministre Xavier Bertrand a été très clair. S’adressant aux « fraudeurs », c’est-à-dire aux cinq millions de chômeurs qui sont soupçonnables de le devenir, il a dit, texto : « Vous ne pourrez plus échapper aux contrôles. » (AFP, 24/10/06) Au moment de s’inscrire à l’Anpe, va-t-il falloir déposer son ADN sur un buvard ?

Au même moment, pourtant, une enquête révélait un phénomène étrange qui ne collait pas avec l’histoire de l’Alfa Romeo : dans leur immense majorité, les chômeurs s’acharnent simplement à tenir. Légalement presque toujours, avec résignation la plupart du temps, nos viandes cherchent juste à sortir entières du hachoir, très souvent même elles ne demandent pas mieux que d’aller au turbin ou d’y retourner. Comme mafieux, on a vu plus redoutable. Cette enquête, il faut le préciser, n’a pas été réalisée par Le Point, mais par un groupe de chômeurs et de précaires, autant dire de complices : le collectif AC ! de Montluçon [1]. Pendant plus de six mois, ils ont tenu une permanence « délocalisée » devant les portes de l’Anpe de leur ville. « Pour tenir les usagers au courant de leurs droits, pour les informer, pour les aider à s’aider eux-mêmes. En bref, pour faire ce que nous faisons aussi dans notre local.  » Ils en ont profité pour distribuer un dépliant plein de questions rudement pertinentes « sur les problèmes auxquels est confrontée la majorité des précaires et chômeurs  » et pour « déterminer le ressenti que ce public a de sa propre situation  ». Au final, 350 questionnaires leur sont revenus, remplis par des individus de tous âges, sexes et opinions. Les chômeurs qui s’y exposent sont-ils représentatifs du tout-venant tout-galérant ? Sans doute que non, déjà parce que Montluçon n’est pas Paris ou Marseille (ils n’ont ni les Folies-Bergère, ni la plage !) Mais leur échantillon cerne sans doute un peu mieux la réalité lambda que les « grosses cylindrées  » du Figaro. Diffusée fin octobre, l’enquête d’AC ! Montluçon révèle tout d’abord que pour plus de deux chômeurs sur trois (69 %), « le rêve idyllique, le nec plus ultra du bonheur, est simplement de trouver un “vrai” travail. S’ils pouvaient atteindre cet état tant convoité, tant espéré (mais, selon beaucoup d’entre eux, quasiment inaccessible), 62 % se sentiraient “enfin socialement utiles”. En outre, 30 % s’enfoncent carrément dans la déprime.  » On s’en doutait un peu : le matraquage sur les chômeurs moralement fautifs et socialement négligeables a laissé des bleus. Un bémol toutefois : à la question « Que feriez-vous si un revenu conséquent et sans contrepartie vous était offert ?  », ils ne sont que 5 % à répondre qu’ils chercheraient quand même du travail… Ce qui suggère que dans leur quasi-totalité, les chômeurs ne sont pas encore totalement masochistes. S’ils avaient les moyens, 22 % seraient même prêts à s’investir dans une activité non marchande et non rémunérée, du genre sociale, artistique ou humanitaire - et non, pas pour chromer les jantes de leur Alfa Romeo.

De quoi rêvent-ils au juste ? De se la couler douce sous les palmiers, de vivre comme un pacha aux frais de la princesse ? Près de la moitié des « clients » de l’Anpe de Montluçon (43 %) avouent une ambition plus modeste : réussir à payer leurs dettes. Au-delà du cauchemar bancaire et des prêts d’usuriers (voir CQFD n°36), ce chiffre confirme que le « modèle social français », ou ce qu’il en reste (la France a rétrogradé au 16e rang sur l’échelle du développement humain du PNUD [2]), excelle surtout à creuser les découverts. Les auteurs de l’enquête s’interrogent : « Est-ce normal que les allocations soient limitées à un tel niveau que quasiment la moitié de leurs bénéficiaires se trouvent en situation de gérer un “budget négatif” ? Une société où l’on doit faire des emprunts pour assurer sa simple survie est-elle vraiment saine ?  » Autre information qui étonnera ceux qui nous informent : le pauvre est vraiment pauvre. Près d’un chômeur sur deux (45 %) est en difficulté pour payer son loyer, plus d’un chômeur sur trois (35 %) s’est déjà fait couper l’électricité. Pourtant, précise AC !, « le public visé par cette enquête n’est pas celui qui vit, comme on dit, dans “l’extrême pauvreté”. Ce ne sont pas des “marginaux” mais des usagers de l’Anpe ayant une seule caractéristique en commun : ils n’ont, momentanément, pas ou peu accès au travail salarié.  » On pourrait s’attendre à des réactions violentes. « Ne nous dit-on pas qu’il faut craindre le pauvre ? Ne nous apprend-on pas qu’il est toujours prêt à voler, à se prostituer, à tricher, à trafiquer, à casser ? » Eh bien non. « D’après les résultats de notre enquête, le pauvre, même jeune, est plutôt sage. Il cherche, même confronté à une situation d’une extrême injustice, d’une extrême urgence, à s’en sortir par des moyens tout à fait convenables.  » Quand on lui coupe le courant, il va rarement pirater une ligne ou rétablir lui-même le compteur (5 %) et se contente plus volontiers d’aller acheter des bougies (35 %). Quand on l’expulse de chez lui, « la solution qui lui vient à l’esprit le plus souvent est d’aller voir son assistante sociale (48 %) ou de retourner chez maman (23 %) ». Et s’il n’a pas les moyens de se payer les transports en commun, il marche à pinces (44 %) ou reste à la maison (18 %). « Seuls 16% sont assez téméraires pour monter dans un bus ou un train sans être munis d’un titre de transport réglementaire (même de façon exceptionnelle).  »

À l’Anpe de Montluçon, nulle trace du chômeur roulant carrosse et dégustant un mojito sur la terrasse d’une riviera. « C’est vrai que 6 % des chômeurs vont de temps en temps à la pêche, mais l’écrasante majorité est tranquillement malheureuse. Entre ceux qui dépriment devant la télé, ceux qui dépriment tout court, ceux qui s’embrouillent avec tout le monde et ceux qui se sentent “socialement inutiles”, on atteint les 76 %. » À force de les traquer par voie administrative, médiatique, informatique et policière, l’État espère peut-être arrondir ce chiffre à 100 % ? Ce jour-là, Le Figaro pourra se féliciter pour de bon : « Les mentalités évoluent. »

Article publié dans CQFD n° 39, novembre 2006.

À lire également, les articles DU VERNIS SUR VOTRE CV et ANTHOLOGIE DE LA CHASSE AUX CHÔMEURS publiés dans le même numéro.


[1] Intitulé « L’enquête dont nous sommes les héros », un premier compte-rendu de leurs travaux est disponible sur le site national d’AC ! (Agir ensemble contre le chômage) : www.ac-reseau.org. D’autres collectifs ont prévu de mener des enquêtes analogues, notamment à Dijon, Limoges et dans la Creuse. Merci à AC ! Montluçon de nous avoir transmis ses données.

[2] Programme des Nations Unies pour le Développement.





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> SALAUDS DE CHÔMEURS !
| 22 février 2008 |
je cherche des infos sur l’auteur de ce texte, je porte le même patronyme et je pense être de la même famille
 

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