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CQFD N°039


MEXIQUE : MALGRÉ L’ENVOI DE LA TROUPE…

LA COMMUNE N’EST PAS MORTE !

Mis à jour le :15 novembre 2006. Auteur : George Lapierre.

L’insurrection civile persiste et s’étend dans le sud du Mexique. Le gouvernement fédéral pensait l’avoir circonvenue en cédant sur les revendications des instituteurs, en grève depuis le 22 mai. Mais l’exigence essentielle - la destitution du gouverneur Ruiz - n’est pas encore satisfaite. Pire : le 27 octobre, alors que les cours allaient reprendre, des sicaires de Ruiz ont tiré sur la foule, offrant à la police fédérale le prétexte pour prendre la ville d’assaut. C’était sans compter sur ce peuple indio qui fait tout à l’envers : il s’entête, veut se gouverner lui-même et mettre un frein au pillage des richesses. Témoin direct des événements, George Lapierre [1] raconte.

OAXACA, 20 OCTOBRE 2006. La ville n’a pas été ébranlée par l’absence du gouvernement. La vie continue, elle est même plus passionnante et agréable. Les touristes l’ont désertée, ce qui a entraîné des pertes pour cette industrie. Mais les transports fonctionnent, les marchés sont approvisionnés, les magasins ouverts, les restaurants et les cafés aussi. La ville est simplement en alerte, partout des barricades ont été dressées contre les escadrons de la mort (des policiers en civil qui tirent sur les gens, la nuit, depuis des pick-up). Ce n’est pas une situation insurrectionnelle proprement dite, et pourtant elle tourne autour d’une idée-clé : le peuple peut révoquer à tout instant celui qu’il a élu. Idée simple mais forte, surtout dans les communautés indiennes. Idée aussi solide qu’un grain de sable, qui met à mal les rouages et roueries du monde politique. Où va-t-on si les gens prennent le contrôle de leur vie ! ? L’unité du mouvement se cristallise autour de l’exigence de destitution du gouverneur Ulises Ruiz. Derrière cet objectif immédiat se dessinent d’autres projets plus généraux et plus pratiques. Les 10, 11 et 12 novembre aura lieu le congrès constituant de l’Assemblée populaire des peuples de Oaxaca (APPO). C’est une assemblée ouverte, tous les habitants peuvent y participer. Plus d’un millier de personnes de tous horizons (dont les délégués de nombreuses communes indiennes) élaborent ainsi un nouveau pacte social. Les commissions sont les suivantes :
1- Nouvelle démocratie et gouvernabilité,
2- Économie sociale et solidaire,
3- Vers une nouvelle éducation,
4- Harmonie, justice et équité sociale,
5- Patrimoine historique, culturel et naturel,
6- Médias au service des peuples.

Vendredi 27 octobre. Cette journée de blocage général [qui devait marquer la fin de la grève des instits, menés en bateau par leur leader Rueda Pacheco - NDLR] a été particulièrement meurtrière. Quatre morts et un grand nombre de blessés par balles. Les barricades ont bien résisté, mais Brad Will, un caméraman new-yorkais d’Indymédia, a trouvé la mort. À Santa María Coyotepec, proche banlieue, il y a eu deux tués et dix-huit blessés du côté des manifestants [s’opposant à l’installation des officines de Ruiz, qui voulait faire de cette localité son Versailles]. L’APPO n’a pas jusqu’à présent répondu à la provocation en s’armant, ce qui justifierait l’envoi des troupes. C’est à mains nues qu’elle fait face, avec une vaillance admirable. Radio Universidad coordonne les mouvements, appelle à renforcer une barricade qui montre des signes de faiblesse, prévient d’un raid paramilitaire… Les quartiers en lutte constituent autant de points forts de l’APPO. Ils seront difficiles à prendre, d’autant que le pouvoir ne se trouve pas en face d’une catégorie sociale particulière, qu’il pourrait calomnier au nom de l’intérêt général, mais bien de l’ensemble des habitants.

« Tu manges et tu retournes d’où tu viens, tu n’as rien à faire ici. »

Dimanche 29 octobre. Ce matin, la Police fédérale préventive (PFP) a pris pied dans la ville. Environ 4 500 hommes, auxquels s’étaient jointes la police militaire et l’Agence fédérale d’investigation, dont le travail consiste à repérer et séquestrer les leaders. Sans oublier les forteresses roulantes que sont les camions chasse-barricades, les canons à eau (crachant un produit chimique qui brûle la peau), les camions de transports de troupe et six hélicoptères. Cette armada pénétrait par trois voies d’accès. Et les habitants se sont soulevés. C’est le fait marquant de cette journée. Ils n’ont pas pu s’opposer à l’entrée de la PFP, mais ils ont mis en évidence ce fait simple, qui échappe au pouvoir : Oaxaca est leur ville. La PFP a occupé l’emblématique Zócalo. Cette place centrale, pleine de vie jusqu’à hier, est désormais un désert où fument des carcasses de voitures. Au début, les gens ne cherchaient pas l’affrontement. Des femmes ont même donné à boire et à manger à ces gamins « robocops », debout depuis bien avant l’aube et dont certains tombaient d’inanition : « Tu manges et tu retournes d’où tu viens, tu n’as rien à faire ici.  » Mais quand ils ont fait mine de détruire les barricades et d’envahir leur territoire, les riverains ont crié leur indignation. Ils ont caillassé la troupe. Celle-ci avançait péniblement et se trouvait même en difficulté sur certains points stratégiques. Pendant que la troupe convergeait vers le Zócalo, les habitants se sont rassemblés dans les quartiers. On n’a pas vu cette manifestation à la télé et pourtant elle fut impressionnante. Cette marche sur le centre marque un tournant. C’était celle du populo, venu d’un peu partout, la plupart en famille. Pas de militants, absence du syndicat des enseignants, quelques maîtres d’école venus à titre individuel, quelques maîtres indigènes, absence des groupes de gauche ou d’extrême-gauche : cette marche en a surpris plus d’un. Elle a atteint le Zócalo en même temps que les flics. Allait-elle pouvoir pénétrer sur la place, entre les voitures qui brûlaient, la fumée noire et âcre des pneus en flammes, les grenades lacrymogènes, les hélicoptères en rase-mottes et la menace, disait-on, des snipers ? Après quelques hésitations, les gens ont avancé. La troupe barrait deux rues mais ils ont pu aller et venir sur cette place reconquise pour un instant. Puis, avec un air de défi, ils sont retournés chez eux comme l’on revient d’une féria, un dimanche soir, l’âme apaisée. On a rencontré trois voisines du quartier Los Volcanes, qui nous ont invités à passer la nuit avec elles… sur leur barricade. Il va y avoir du monde, nous ont-elles affirmé, pour la levée de croix du maître d’école don Panfilo, tombé, il y a neuf jours, sous les balles des tueurs à gages du gouverneur.

Lundi 30 octobre. L’APPO - cette fois avec la participation du syndicat des enseignants, qui a senti passer le souffle chaud du mépris de toute une population derrière ses oreilles - a de nouveau convoqué à une manifestation. Trois marches devaient converger sur le centre. Il y avait du monde, beaucoup d’instits cette fois. J’ai rencontré des habitants de la commune libre de Saachila armés de gourdins. Il a été décidé d’occuper la place de Santo Domingo, à une centaine de mètres à peine du Zócalo, jusqu’au départ du gouverneur déchu. Celui-ci a pu réintégrer ses bureaux, protégé par 4 000 hommes de troupe. Le président Fox, toujours aussi décalé, parle de retour à la paix sociale [et de « score nul », quand il y a eu au moins trois morts, dont un gosse de douze ans tué par balles ce qui porte à 17 le nombre de morts du côté des insurgés depuis le début du conflit]. Les journalistes ont dû finalement prendre acte de l’échec fracassant de cette intrusion.

Jeudi 2 novembre. Ce matin, la PFP a pris d’assaut la barricade qui protégeait la cité universitaire. Radio Universidad a lancé un appel : « Nous sommes menacés, venez en nombre, ne restez pas chez vous, venez défendre votre radio !  » La police avait choisi son jour : la fête des morts est une fête familiale, on invite les voisins à déjeuner, on prépare le mole, la sauce aux vingt épices, chocolat et piments, avant de se rendre au cimetière. Il fallait renforcer les barricades existantes et en élever d’autres afin de ralentir la PFP. Ceux du quartier se sont mis à l’oeuvre. Pas tous : des partisans de Ruiz ont soulevé des objections, ce qui a entraîné de vives discussions. Mais finalement notre parti l’a emporté, les récalcitrants se sont enfermés chez eux. Des carcasses de voitures ont été soulevées et transportées à la force des poignets. Des villageois sont venus dans trois bus nous prêter main forte. À leur arrivée, ils ont pris les clés et ont dit aux chauffeurs : « Les cars ne sont pas à vous, on les prend, on vous rendra les clés plus tard. » Les véhicules ont servi de barricade. L’un d’eux a été lancé en flammes sur la police. À la fin, les chauffeurs sont partis avec les clés, mais sans bus. Nous avons fait de belles rencontres. Des mères de famille, des personnes âgées, des gens simples, sans parler des jeunes et des gamins, tous sur le pied de guerre, présents aux moments les plus critiques, quand les hélicoptères nous bombardaient avec des grenades lacrymogènes. La bataille a duré sept heures. Les jeunes ont fait preuve d’une vaillance et d’une imagination à toute épreuve : bazookas improvisés avec des tubes de PVC, bouteilles de gaz enflammées. Ils ont aussi des fusées et des gros pétards, sans parler du traditionnel Molotov. On apprécie aussi leur habileté à la fronde. Offensive, repli, offensive… Vers 3 heures nous avons ressenti comme un relâchement, le combat semblait se déplacer vers les rues adjacentes. J’ai pensé que je devais sortir de cet encerclement si je ne voulais pas être expulsé. Mais à mesure que nous avancions, la troupe battait en retraite et finalement nous nous sommes tous retrouvés dehors. Des gens arrivaient de partout. Les habitants de Oaxaca venaient de prendre le meilleur sur 4 000 hommes de troupe. Les hélicoptères ont encore lancé quelques grenades et sont partis. En fait, les gens qui avaient répondu à l’appel de la radio ont pris la PFP en tenaille. Les arrivants, ne pouvant passer, ont dressé des barricades dans son dos. Au bout de quelques heures, les flics ont manqué de munitions, les canons à eau se sont taris. Ils étaient débordés. La seule solution qui leur restait était de faire feu sur la foule ou de battre en retraite, ce qu’ils ont fait.

Vendredi 3 novembre. Nous avons affaire à une révolte qui émerge des profondeurs de la société, et l’appareil d’État se fissure sous sa poussée. Les mobilisations de dimanche et jeudi ont pallié l’absence - pour ne pas dire la trahison - du syndicat des instituteurs, et l’assemblée s’en est trouvée toute revigorée. Ce n’est qu’une première victoire dans une guerre qui promet d’être longue. À 6h50, des paramilitaires ont tiré à l’arme automatique sur les installations de la radio. Une grande manifestation est prévue dimanche. On attend trois caravanes venant du Nord, du centre et du sud du pays. Si elles ne peuvent pas entrer, elles dresseront une barricade à l’endroit où elles seront stoppées : cette proposition fut faite à l’assemblée cet après-midi. À dimanche !

« ¡ Oaxaca no es cuartel, fuera Ejército de él ! »

Dimanche 5 novembre. Le long de la route des gens nous offraient de l’eau fraîche, des tortillas, du pain, des mandarines, et le fleuve humain a pénétré dans la ville, resserré comme un torrent immobile, bouillonnant dans les rues trop étroites (aux fenêtres, on nous acclamait), pour finalement se déverser sur la place Santo Domingo et dans les rues environnantes. ¡ Oaxaca no es cuartel, fuera Ejército de él ! (Oaxaca n’est pas une caserne, dehors l’armée !) Pourtant l’armée était bien là, qui avait transformé le Zócalo en camp retranché. Des rouleaux de fil de fer barbelé tranchant comme des rasoirs en interdisaient l’accès, une rue était barrée par un haut mur d’acier, les camions tanks, les canons à eau prêts à entrer en action. Sur les terrasses des maisons, les vigiles observaient avec angoisse cette déferlante. Quelques échauffourées, puis l’animatrice, désormais célèbre, de Radio Universidad, une femme assez âgée, est intervenue pour calmer le jeu, et les jeunes avec leurs foulards, prêts à en découdre, l’ont écoutée. Le fonctionnement de l’APPO repose sur les pratiques ancestrales des communautés indiennes : les « autorités » désignées obéissent aux décisions prises par l’assemblée, ce que les zapatistes traduisent par mandar obedeciendo (commander en obéissant). Cette façon de faire s’appuie sur des traditions sociales ou culturelles fortes, celle du tequio - travail communautaire bénévole - et celle de la guelaguetza, mot zapotèque qui signifie « art de donner » et qui recouvre l’ensemble des échanges festifs. La résistance sociale actuelle a pu s’organiser, se construire et durer grâce à ces coutumes : activité bénévole et solidaire, soutien matériel et alimentaire de la population. Bien sûr, au cours des négociations, des dirigeants provisoires ont donné des signes de faiblesse face au pouvoir. Pas tous, bien des gens sont clairs, mais certains se mettent trop en avant pour être honnêtes. Après celle de la direction du syndicat enseignant viendront d’autres trahisons. L’Assemblée devra se montrer vigilante. Gustavo Esteva a relevé cette phrase peinte sur un mur : « Ne cédons pas à la provocation, ne prenons pas le pouvoir.  » À suivre…

Textes : George Lapierre (rassemblés par Nicolas Arraitz)
Photo : Indymedia mexico

Article publié dans CQFD n° 39, novembre 2006.
A lire également, l’ANTHOLOGIE DE LA PAIX SOCIALE parue dans le même numéro.



HORS-SÉRIE
LA LIBRE COMMUNE D’OAXACA

L’Insomniaque éditeur, en complicité avec CQFD, des amis mexicains et des collectifs de solidarité ont publié un hors-série avec des chroniques de témoins directs, des analyses, une chronologie des événements et une riche icono.


- ÉPUISÉ EN VERSION PAPIER


- DISPONIBLE EN VERSION PDF ICI (ATTENTION FICHIER DE 10 MO)



[1] George Lapierre est auteur du livre Le Mythe de la raison et co-auteur d’Hommes de maïs, coeurs de braise (L’Insomniaque).





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