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CQFD N°039


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

CLAIREMENT HORS CADRE

Mis à jour le :15 novembre 2006. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


SOUVENT ILS VIENNENT ME VOIR, lors d’une présentation de mes bouquins dans une librairie. D’autres travaillant dans la même usine que moi m’abordent dans un couloir ou à l’atelier… Tous ont la même requête : « Pourriez-vous parler des cadres ? Parce que, nous aussi, nous souffrons du travail.  » La plupart du temps, je leur réponds que j’ai du mal à me mettre à leur place, qu’il n’y a qu’eux qui peuvent parler de leur malaise au travail et puis, je finis toujours par dire qu’ils ont plus de bagage pour écrire que moi. En fait, je le sais qu’ils souffrent et qu’ils en chient. Pour la plupart, je sais qu’ils travaillent tous jusqu’à point d’heure. Mais je m’en fiche carrément : soit ils sont cadres dirigeants et ils sont là pour nous faire trimer davantage (voire pour nous virer), soit ils sont cadres techniques et acceptent le stress parce qu’ils ont la carotte au bout du bâton, celle de devenir un jour de vrais chefs, de gagner vraiment beaucoup d’argent, d’être mieux considérés… que sais-je encore ?

C’est vrai que lorsqu’on est un jeune cadre, il faut s’accrocher davantage, et lorsqu’on est un vieux cadre on se fait vite mettre au placard. Lorsqu’on est une jeune femme cadre, c’est encore plus dur, face à tous ces encadrés qui se la jouent vieux beaux paternalistes et il faut en faire des tonnes pour être considérée. Je sais également que ces gens ont des vies de famille encore plus perturbées que les nôtres (d’ailleurs ils fantasment beaucoup sur « la famille ») ; qu’il y a souvent de pauvres histoires de cul entre cadres dans les services et les bureaux, parce que leur univers est des plus restreint… Je m’aperçois aussi qu’ils ont des bagages scolaires importants mais que culturellement ça ne vole pas haut et que le soir, lorsqu’ils rentrent chez eux, ils ne savent que regarder TF1. Bref, je n’irai pas les plaindre et qu’ils se démerdent, j’ai déjà assez à faire de mon côté.

Pourtant, on m’a raconté cette histoire qui vient de se passer au siège parisien d’une entreprise publique en passe d’être privatisée. Claire, cadre technique dans cette boîte, vient d’apprendre qu’elle allait être mutée à Caen. Son mari, qu’elle a connu il y a quatre ans au siège de l’entreprise, travaille maintenant à Lyon. Leur vie s’est faite ainsi, entre Paris et Lyon, et grâce au TGV c’était facile. Beaucoup d’heures de transport et de stress, mais aussi vivable que s’ils avaient vécu en banlieue. Pour avoir des enfants, ils attendaient une vie plus sereine. Bientôt, peut-être. Mais voilà, cette mutation à Caen rendrait la vie plus difficile, beaucoup plus difficile.

Claire a fait des pieds et des mains pour ne pas être mutée. Rien. Ils ne voulaient rien entendre, là-haut, à la direction générale. Il ne restait à Claire qu’à démissionner, mais c’était hors de question : le train de vie d’un couple de cadres, la maison, et tout le reste l’en empêchaient. Cette mutation a pris la tête de Claire, d’autant que son mari ne semblait pas voir le problème. Il disait que ça ne durerait pas longtemps. Claire se sentait lâchée de partout. Et puis, il y a eu ce dernier jour de travail à Paris. Claire a envoyé un carton d’invitation à tous ses collègues, pour un pot d’adieu. Ils sont venus nombreux dans la « salle automne », pour partager un moment avec Claire, mais aussi pour déserter les PC et le travail. Devant tous et toutes, Claire n’a pas fait de discours, elle a juste trinqué (du Champagne) avec chacun. Puis, tout le monde étant pris par des discussions, elle s’est éloignée, s’est approchée de la fenêtre qu’elle a ouverte. Le temps que l’assemblée s’en rende compte, Claire était déjà debout sur le rebord. « Claire, fais pas de connerie  », ont crié certains, mais, sans adieu, elle a sauté. Voilà, encore une histoire triste, mais c’est toujours dramatique, le travail.

Article publié dans CQFD n° 39, novembre 2006.






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