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CQFD N°039


DES GITANS À LA RUE, C’EST NATUREL ?

ARCHIPEL OUBLIÉ

Mis à jour le :15 novembre 2006. Auteur : Nicolas Arraitz.

Trois familles expulsées, huit autres en sursis. Que veut faire Gaudin des Gitans de la Renaude ? Les éloigner d’une résidence chic construite pour de fantasmatiques classes moyennes. Au nom de la mixité sociale…

COMME DIT JEF, la Renaude basse fait figure de trou noir dans la géographie marseillaise. On y accède par un sombre chemin bordé d’un mur noirci par les feux de bagnoles. Ce jour-là, dans cette petite cité de maisons à un étage, au bas d’une pente où convergent les eaux de pluie, un car de CRS. Ses occupants nous dévisagent avec dans les yeux l’envie de cogner. À vingt mètres, une escouade plus légère de policiers municipaux. Autour d’une R5, trois vigiles. Il y a là aussi Garo Hovsépian, maire de secteur PS, Robert Bret, sénateur communiste, et quelques militants CGT. Mais personne parmi les susnommés ne vit ici. À la Renaude basse, il n’y a que des Gitans. Depuis le 10 août, trois familles sont à la rue. Expulsées manu militari au petit matin, pour cause de loyers impayés. C’est en tout cas la raison invoquée par Habitat Marseille Provence (HMP). Mais il doit bien y en avoir une autre puisque ses hommes de main ont immédiatement « dévitalisé » les maisons pour empêcher toute réinstallation. Portes et fenêtres ont été murées, après destruction des tuyauteries et des cloisons.

Des Gitans à la rue ? Personne n’y a vu d’inconvénient jusqu’à aujourd’hui. « Alors pourquoi tout ce carnaval ?  », se demande la Pastora, belle matriarche aux cheveux vieil or. Parce qu’à l’approche de l’hiver, les expulsés ont décidé de déblayer un terrain vague pour y installer un campement. Des militants CGT-Chômeurs sont venus donner la main, ainsi que Jef, un infirmier erroriste qui a apporté des matelas et du lait pour bébé dans un fourgon estampillé Médecins du Monde. C’est ce sigle qui a fait réagir les mastards d’HMP. Des vigiles ont déboulé, provocants. Puis les cars de CRS. « Depuis l’expulsion, on vit dans cette caravane et dans le garage  » précise Pastora. Côté pile, le garage est éventré. Derrière, on voit la carcasse carbonisée d’un mini-bus. José, le mari de Pastora, nous explique qu’il a brûlé la même nuit que leur maison. « On avait rouvert une fenêtre et on dormait dedans, bien qu’ils aient tout cassé. Une nuit, des types payés ont mis le feu à la baraque. Deux de mes petits-fils dormaient à l’intérieur, ils en ont réchappé de justesse. Mon bus, rempli de vaisselle que je vendais sur les marchés, a cramé aussi.  » Chaque jour, les petits gars d’HMP tentent de finir le boulot : murer le garage, couper l’eau et l’électricité. Mais le clan de Pastora s’y oppose. Et le déploiement policier ? « Pour éviter l’affrontement avec les vigiles  », grince Angélique, du comité Chômeurs.

La nuit tombe, une ampoule nue s’allume sous une porte de garage qui fait auvent devant une roulotte sur cales. C’est la buvette, où viennent se désaltérer quelques jeunes de la Renaude haute. Dans le garage éventré, les expulsés questionnent les élus. Que faire pour obtenir un toit ? Quelqu’un propose d’occuper l’école. « Mais il n’y a que des petits Gitans scolarisés là-bas ! On ne gênera que nous.  » Un gymnase, comme à Cachan ? « Sarkozy nous déteste au moins autant que les sans-papiers !  » Entre eux, les expulsés parlent espagnol. Ce sont des Gitans pieds-noirs, arrivés ici en 1962. Pastora est née à Mostaganem. « On a vécu dans des baraques provisoires jusque dans les années 80. Fatigués d’attendre, on a brûlé des pneus sur le carrefour, j’ai même fait une grève de la faim. Finalement, ils ont construit ça  », dit-elle en montrant le groupe de maisons basses avec garage et patio. L’extérieur est assez chaotique, avec cet alignement de véhicules en voie d’être réparés, ces tas de pièces détachées et les traces de la dernière inondation. Le cantonnier ne passe ici qu’en fantôme matinal, il balaie très discrètement. Mais l’intérieur des maisons et les petits jardins sont bien tenus. « On a planté les arbres et on les taille nous-mêmes, et maintenant ils nous font payer une taxe pour les espaces verts ! » râle Santiago.

La maison de Ramona, « la plus belle du quartier », a aussi été dévitalisée. Les gosses nous font faire le tour du proprio. « Ils ont cassé l’escalier qui menait aux chambres.  » Ramona s’est réfugiée chez sa mère, à côté. « Je venais juste de payer un arriéré de loyer. Il ne manquait plus que 320 euros, mais ils n’ont rien voulu savoir.  » Domi, du comité Chômeurs, a tenté de contacter Mme le sous-préfet à l’Égalité des chances. « On m’a répondu que ce n’était pas pour le retard de loyer, qu’il y avait aussi un problème de trouble de voisinage. J’ai demandé s’il y avait une plainte et à l’autre bout du fil on s’est énervé : me faites pas dire ce que je n’ai pas dit !  » Alors, quel trouble de quel voisinage ? Bordant le terrain vague où les expulsés prétendaient installer leur campement, un haut mur. Derrière, se dresse un lotissement de standing flambant neuf, construit et vendu par Bouygues. Il paraît qu’ils ont du mal à vendre, malgré la proximité du technopôle de Château Gombert. Dès que les acheteurs se penchent par la fenêtre de l’appartement pilote, ils trouvent le prix excessif. À deux pas de là et cinq jours plus tard, un bus va brûler, qui placera la Renaude à la une des JT. « Nos quartiers sont un archipel oublié  », a déclaré le maire de secteur. Oublié ? Pas par tout le monde. Une autre maison dévitalisée vient d’être mystérieusement incendiée.

Article publié dans CQFD n° 39, novembre 2006.






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