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CQFD N°040


LES VIEUX DOSSIERS D’IFFIK

BUZANÇAIS, LE 13 JANVIER 1847

Mis à jour le :15 décembre 2006. Auteur : Iffik Le Guen.


Dans ce village du Bas-Berry, en des temps de disette européenne due à des conditions climatiques désastreuses, le prix du pain s’est envolé. Les deux tiers de la population sont réduits à la mendicité, dépendant des « ateliers de charité » parrainés par les propriétaires, négociants ou exploitants agricoles. Ce qui n’empêche pas les marchés de la région d’être le théâtre d’une vive agitation sociale contre la hausse des prix. Un pas est franchi avec la réquisition - femmes en tête - d’un chargement de blé, alors que les convoyeurs s’abreuvent dans une auberge. La foule des journaliers, domestiques, ouvriers et artisans entreprend de récupérer les stocks chez un accapareur, pour les confier au maire, complice de l’émeute. Mais un bourgeois, surnommé « l’usurier », gâche la fête en abattant un insurgé. Il se fait promptement lyncher. Coïncidence ou pas, le lendemain c’est carnaval. Et le thème en est tout trouvé : « Nous enterrerons les bourgeois sous les cendres.  » Ces trois jours de monde inversé voient la propagation de la révolte dans les villages alentour, au son du tocsin, à la lueur des incendies. Certes le préfet tente une intervention, mais ses « fliques-à-dard » sont mis en déroute et lui-même est dépouillé de son bon argent.

Quelle impudence ! Louis-Philippe et Guizot en restent atterrés. Comment une jacquerie est-elle encore possible dans la France du libéralisme triomphant, scandé par le fameux « Enrichissez-vous » ? La répression est à la mesure de l’affront subi, avec la mobilisation d’un régiment d’infanterie, de cent vingt lanciers, de batteries d’artillerie… Tout cela commandé par l’aide de camp du ministre de la Défense lui-même. L’ordre restauré, la police cherche des coupables mais se heurte à la solidarité des « blouses », chez qui on ne compte aucun mouchard. Alors que les « habits » dénoncent à tout va. Finalement, vingt-six villageois sont déférés devant la cour d’assises, dont le président, en bon notable qu’il est, n’en revient pas : « C’est inouï que des gens qui passent leur temps au café aillent briser les meubles des autres seulement parce qu’ils sont un peu plus riches qu’eux. » Trois insurgés iront crânement à « l’Abbaye du monte-à-regret » [1]. Longues peines de travaux forcés pour les autres.

Mais désormais rien ne sera plus comme avant. La haine dans les yeux des prolétaires n’a d’égal que la peur dans la mauvaise conscience des bourgeois. Victor Hugo ne s’y trompe pas et voit dans cet épisode les prémisses de la révolution de février 1848. « L’insurrection confine à l’esprit, l’émeute à l’estomac. Gaster s’irrite, mais Gaster, certes, n’a pas toujours tort. Dans les questions de famine, l’émeute, Buzançais par exemple, a un point de départ vrai, pathétique et juste. » Buzançais est présent dans la mémoire des révoltés de l’éphémère Commune de Limoges, fin avril 1848. Ceux-là exigent et obtiennent la libération immédiate des ouvriers incarcérés. Un siècle et demi plus tard, le plus docte des houatchouquistes, Alexandre Adler (voir LEUR AGENT À HOUATCHOUCA), glisse avec son habituelle pertinence qu’il y aurait une analogie entre le front antimondialiste actuel et ces vagues de résistance conservatrice contre le capitalisme libéral que connut la France du XIX e siècle.

Article publié dans CQFD n° 40, décembre 2006.


[1] L’un des nombreux surnoms de la guillotine.





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