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CQFD N°040


GRÈVE CONTRE LA MONTRE

LA SUISSE NE BLANCHIT PLUS SES OUVRIERS

Mis à jour le :15 décembre 2006. Auteur : Karelle Ménine.

Les métallos de Reconvilier, dans le Jura suisse, ont fait parler d’eux au printemps dernier. Non contents de se mettre en grève dans un pays où ce moyen d’action est d’un usage très restrictif, ils l’ont faite de façon préventive, pour éventer les manigances de l’actionnaire principal. Respect !

LORSQUE LA LETTRE DE LICENCIEMENT est arrivée, il n’a pas été surpris. Combien comme lui ? Cent onze. La grève des ouvriers métallurgistes de Swiss Metal, sur le site Reconvilier de l’usine Boillat, entamée le 25 janvier 2006, fut suspendue le 2 mars. Non pas terminée, mais suspendue. En représailles, cent onze ouvriers furent mis à la porte, avant, pour certains, d’être réembauchés. Bref historique : en 1855, la petite commune de Reconvilier, située en Jura suisse, accueille une fonderie de laiton, qui devient Boillat SA en 1858, puis Fonderie Boillat SA en 1917, passant sous le patronage de quatre actionnaires. En 1986, un holding regroupe la Boillat avec les usines de Dornach et de Selve. Mais en 1991, le site de Selve est racheté par un groupe allemand et ferme dans la foulée. En 1996, c’est l’entrée en Bourse. Dès lors, le rythme change. En 2002, deux cents ouvriers sont licenciés. En 2003, l’actionnaire Martin Hellweg est nommé PDG, il est censé redresser l’entreprise. Très vite, il pilote seul. En 2004, des cadres cosignent une lettre avertissant des dangers que la politique de Martin Hellweg fait courir à la Boillat. Une grève débouche sur un accord en demi-teinte. Les cent cinquante ans de la Boillat sont fêtés tristement le 6 septembre 2005, sur fond de rumeurs de fermeture et de licenciements. Puis, en janvier 2006, une autre grève. Plus dure cette fois.

Cette grève des métallos de Swiss Metal est une grève à part, une grève qui s’est installée dans l’esprit des gens. Cela n’a l’air de rien, mais 10 000 signatures de soutien dans un pays où le silence est un réflexe, c’est un incroyable succès. Relayée par la presse, la rage des épouses de grévistes, regroupées sous le sigle « femmes en colère », noue les estomacs. La première fois, on survole à peine l’article, la seconde, on lit tout. Dans ces cantons où l’on ne parle jamais d’argent, qu’une femme dise « On n’ouvre plus les factures » marque les consciences. Non pas que ce soit extraordinaire, mais cela résonne. La Suisse n’est pas un pays riche pour tout le monde. La pauvreté ronge discrètement son os dans bon nombre de familles. Alimenté par des milliers de dons, le fonds de soutien atteint vite le million de francs suisses. Les manifestations de solidarité se multiplient sans faiblir, que ce soit pour l’organisation d’une immense fondue, ou pour la représentation d’une pièce de théâtre offerte aux métallos à Genève même. Si, au premier jour du mouvement, nul n’y croyait, au trentième, tout le pays est témoin. En vain. La reprise du travail a lieu dans des conditions extrêmement fragiles et cent onze ouvriers sont jetés à la rue. Il fallait bien que quelqu’un paie. « La vérité de cette vie, ce n’est pas qu’on meurt, c’est qu’on meurt volé », écrivait Louis Guilloux dans Le Sang noir. La revendication de ces hommes est simple : Swiss Metal a sa place dans l’économie suisse. Ce pays ne peut se satisfaire de banques, d’informatique, de commerces. Mais face à cette colère, il y a Martin Hellweg, patron de Boillat. Il n’a pas aimé la grève. Il l’a fait savoir, lançant par voie de presse que son usine avait de quoi tenir plus longtemps qu’eux, refusant le dialogue, menaçant de licencier tout le monde pour ne garder que vingt employés, menant campagne afin de sauver le cours de son action. Il s’est opposé à tous, y compris aux entreprises clientes de Boillat, qui s’inquiétaient de l’enlisement de la situation. Mais plus Martin Hellweg durcissait le ton, plus, logiquement, la grève enflait. Les dépêches tombaient, allant dans le sens des ouvriers.

L’impact de la shareholder value, la « financiarisation », l’arrogance de l’actionnariat, c’est tout cela que les gars de la Boillat questionnent. Puisque l’objectif patronal à la mode est la satisfaction des actionnaires - les maîtres d’armes, ce sont eux -, il s’agit d’opposer la force de travail des ouvriers à une politique commerciale et financière menée à court terme. Un médiateur est nommé. Un accord est trouvé, dans l’épuisement général. Mais jamais Hellweg n’a ravalé son mot favori : la grève est « illégale ». En cela, il souligne une situation particulière au pays. Si le début du XXe siècle helvétique a été marqué par des conflits d’entreprises, par la suite les relations furent pacifiées et cela se concrétisa par les accords de « paix du travail » signés en 1937. La grève devint alors difficile à utiliser. Ce droit a d’ailleurs longtemps fait défaut dans la législation suisse, qui n’en faisait pas mention, ce n’est plus le cas depuis l’entrée en vigueur de la nouvelle Constitution, le 1er janvier 2000, qui fait d’elle un droit, mais un droit mis sous conditions, notamment celle d’avoir utilisé auparavant toutes les voies possibles de négociations et d’en faire la démonstration.

Il est encore tôt pour savoir si la grève des métallos de Reconvilier aura des conséquences sur les mouvements collectifs à venir. Il en va pourtant de l’équilibre de tout un pays, malmené par des politiciens véreux, des patrons avides, un système de mise au pas bien rodé qui parvient à faire voter ses anciens immigrés contre les nouveaux arrivants… Bien plus encore, il en va de la respiration de chacun, de sa capacité à réagir, non pas pour l’Histoire, mais pour soi-même. Ce qu’ont fait ces ouvriers, c’est se révolter contre un destin mercantile que l’on dit immuable, c’est mettre en marche non pas un pouvoir de contestation, mais un pouvoir d’affirmation. Ils ont érigé en colère leurs propres valeurs, immédiatement reconnaissables par d’autres. Ils se sont endettés, se sont serré les coudes, la ceinture, ont perdu leur boulot… Mais ils ont gagné une manche. Voilà ce que Martin Hellweg ne comprendra jamais. L’essence de leur révolte est une conscience commune, capable de renoncer à la facilité d’une vie soumise, d’une vie d’obéissance qui promettait un emploi au chaud. Et d’y renoncer par respect pour eux-mêmes.

Article publié dans CQFD n° 40, décembre 2006.






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LA SUISSE NE BLANCHIT PLUS SES OUVRIERS
Claude André REYMOND | 3 février 2007 | Déclaration sur le droit de grève

Très bon résumé de l’affaire Boillat.

En ce qui concerne le droit de grève en Suisse je vous invite à prendre connaissance d’une critique à la Déclaration adoptée en novembre 2007 par l’Union syndicale suisse (400’000 adhérents) « Le moyen de blocage exercé par des organisations de travailleurs est la réponse au droit du look-out que le Parlement a offert aux employeurs lorsqu’il était question d’introduire le droit de grève dans la Constitution. »

On y comprendra que les cadres syndicaux restent en deça de l’attitude exigée par les circonstances et les batailles à mener.

Par ailleurs, sur le site web de la CGAS, on trouvera diverses contributions et liens en rapport avec la lutte à Reconvilier.

 

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